Buveuses de phosphore
Au pays de Manneken-pis
Je tiens en haine ces mazettesCourant, le soir, les guilledous,Se vendant pour des anisettes,Parlant aigre, mais buvant doux.
Oui, j’ai l’horreur de ces gaminesAux jeunes instincts malfaisants.J’abhorre leurs gestes, leurs minesDéjà perverses, de seize ans !
D’un vice niais fleurs précocesS’étiolant en une nuit,Que glaner dans ces tristes cosses,Leurs corsets, où niche l’ennui ?
Elles portent des gorges platesSans nul frisson avant-coureur,Peut-on aimer vraiment ces lattesA faire haïr la maigreur ?
Cependant il n’est pas de fêtesOù ces puériles beautés,Parmi les foules stupéfaites,N’arborent leurs sottes gaîtés.
Noceuses, la nuit, pour leurs robes,Le jour, travaillant pour leur faim,D’aucunes sont fleuristes probes,D’autres blanchisseuses de fin.
Par-ci, piqueuses de bottinesEt par-là, piqueuses de gants,Les autres taillent, libertines,La chemise des élégants.
Leur nid ? C’est la vague mansardeOù rode un musc de mauvais lieu.En tête du lit dur luisardeQuelque Vierge ou quelque bon Dieu.
Quand les guignons les abandonnentElles épousent des coucousSans cœur ni sexe, qui leur donnentMoins d’heures douces que de coups !
Chez elles jamais rien n’accuseLes tressauts d’un tempérament :Sans passion et sans excuseElles se livrent bêtement.
Leurs amours sont des flâneries.L’homme pour elles n’est qu’un brasÀ les conduire aux brasseries,À les poser aux alhambras.
Sans soif, — ainsi qu’elles caressent, —Elles boivent comme des trous.Leurs cerveaux constamment paressent :Elles n’ont ni mots, ni froufrous
Et conservent aux équipées,Intacte, leur mince raison.Ô désespérantes poupéesDont le ventre est rempli de son !
Elles n’ont ni désir, ni rêve,Ni rire intelligent, ni pleur :Ces piteuses fillettes d’ÈveOnt croqué la pomme en sa fleur.
Artistes, mes frères, poètes,Idéalisons nos plaisirsEn ne livrant jamais aux bêtesNos insatiables désirs !
L’esprit épanouit le vice,Il faut fuir la banalité :Que la maîtresse nous ravisseBeaucoup par son étrangeté !
Il est de ces femmes bizarres…Dans leurs terribles arsenauxÉtincellent des armes raresQue recuirent d’âpres fourneaux.
Leur regard aigu, c’est un glaiveJusqu’aux moelles vous transperçant,De leur chevelure s’élèveUn parfum sauvage et puissant.
Leurs caresses sont des blessuresQui font saigner l’âme longtemps,Et leurs baisers sont des morsures,Leurs larges baisers éclatants !
Sur leurs chairs aux nerveuses formesPlane un fumet subtil et fort.Mieux que les pâles chloroformesIl vous enivre, il vous endort,
Il vous berce sur des cadencesD’une irrésistible langueur…— Mais, ô farouches confidencesSe chuchotant de cœur à cœur,
Quand les mord la coquetterieEnsorcelante d’aiguiserPar une pointe d’hystérieLa ritournelle du baiser !…
Il leur faut amour à leur taille,Amour exigeant à nourrir !Leur lit est un champ de bataille :On y doit vaincre ou bien mourir.
Arrière, les vertus grincheuses,Riant jaune du bout des dents !Levez-vous, mauvaises coucheuses,Regarnissez vos fronts pédants.
Des cheveux ombragent nos nuques,Notre cuirasse est sans défaut.Nous ne sommes point des eunuques.Voilà les femmes qu’il nous faut !
Aimons-les celles-là, poètes !À leurs pieds couchons nos verdeurs :Nous verrons germer dans nos têtesLes sonnets aux chaudes odeurs,
Les strophes aux rimes ailées.Le vers chatoyant et gaillard !Peintre, aimons-les d’amours zélées :Elles savent réveiller l’Art
Et l’Orgueil aux voix turbulentes,Au fond des cœurs désespérésEt dans les pulpes somnolentesDes cervelets déphosphorés !