Chants de Sapho

Tola Dorian (1839–1918)

CHANTS DE SAPHO

I

Je veux te couronner de strophes immortelles,Je veux jeter ton nom jusqu’au plus haut des cieux.Qu’il éclate partout, mordant l’airain des stèlesQu’érigera pour toi mon rythme audacieux !

T’arrachant à la nuit où ton destin végèteJe te veux octroyer une immortalité ;Tel au flot assombri par les rocs du TaygèteL’astre prête en fuyant sa rapide clarté…

Ta forme sculpturale a la splendeur sévèreDes fabuleux héros – tu portes leur reflet !Sur ton front mortel plane une aube que révèreTout fils d’Hellas nourri d’hydromel et de lait.

Tu fais surgir vivant hors de l’horreur des fanges,Où nous nous traînons tous dans les sentiers étroits,De l’Éphèbe-Vestale et des Vierges-ArchangesLa grâce surhumaine et les sacrés effrois !

À travers les halliers des sombres lauriers-roses,Comme un Dieu solitaire aux mystiques pâleurs,Tu viens, et sous tes pas nouvellement éclosesS’ouvrent pour t’encenser de leur parfum les fleurs.

Dernier-né de la Grèce, au creuset de la gloireJe veux couler dans l’or des rimes ta beauté,Ton image éphémère et sa frêle mémoire,Les souffles passagers de ta fragilité.

Je veux, en évoquant l’extase de ma lyre,Corps splendide, âme obscure, ombre des anciens jours,Te couvrir des rayons de mon puissant délireEt te créer un temple où tu vivras toujours.

II

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’ils portent tes entraves,Ô Phaon… ces aiglons, mes vouloirs indomptés,Et que j’attelle au joug ainsi que des esclaves,Ces lionnes grondant sous leurs fers – mes fiertés !Sur ton flanc dédaigneux serre tes laticlaves,Pourpre saignante, ô roi, qui sied à tes beautés,Et laisse-moi chanter et brûler sous les lavesQui fondent aux glaciers de tes sérénités !

Comme un vol d’oiseaux blancs, que mes désirs pallidesSe lèvent lentement aux rives de Lesbos !Qu’ils passent, à ton signe, évanescents et vides !Allumez-vous, vapeurs tournoyant sur les flots !…Sous les cieux sans regard, errez, filles lividesAux yeux brûlés par vos baisers pleins de sanglots…

Comme un vol d’oiseaux blancs que mes désirs avidesCherchent où poser l’aile aux rives de Lesbos !…

III

Cet amour qu’il ignore un jour sera sa gloire :Il le revêtira des pourpres du couchant,Et les échos vivants d’une haute mémoireDiront aux fils des morts l’impérissable chant.

Ses lauriers fleuriront au fronton de l’histoire,Dans un sillon creusé par un glaive tranchant :Et leur vigueur vaincra cette semence noireD’où germe l’asphodèle en son funèbre champ.

Comme un feu triomphal surgit hors de la tombe,Sur son sentier mortel l’amour a mis son nom ;Comme un reflet stellaire ou quelque blanc pennon,

Qui sur les profondeurs jaillit, flamboie et tombe,Sa beauté ne craint pas le néant où succombeTout soleil qu’oublia de saluer Memnon.

IV

Moins belle est une vierge aux charmantes pâleurs :Sous un duvet d’or rit sa lèvre impérieuse,Ses yeux sont deux soleils : dans leurs fauves lueursL’âme d’un jeune dieu triomphe, glorieuse…

Un or fin adoucit sa lèvre impérieuse ;Son front est un lever d’étoiles et de fleurs,Où rayonne d’un dieu l’âme mystérieuse,Et qu’ombrent ses cheveux ruisselant de mes pleurs !

Son front est un lever d’étoiles et de fleurs :Sa bouche, aux fiers refus, est la rose rieuseÉpanouie au sein de neiges sans couleurs :Homme-enfant, sa beauté meurtrit, victorieuse !

Sa bouche, aux fiers dédains, est la rose rieuseQui blesse, inconsciente, avec ses plis railleursMon âme sans sommeil, ardente et furieuse…Enivrée, ô Phaon, de poignantes douleurs !

V

Laisse brûler sur moi l’ardeur de tes regards :Ta lèvre sur la mienne aspirer tout mon être,Tes désirs assoiffés étreindre sans retardsMa force terrassée en tes bras, ô mon maître !Viens sur mon sein fléchir son orgueil indompté ;Viens, ma pensée esclave est traînée en ta laisse,Verse-moi le venin mortel de ta beauté,Verse à ma soif le vin du sang de ta jeunesse,

Viens sous tes sombres yeux briser ma volonté !

Que la mort à ta voix descende sur ma vie,Que ton souffle incendie en mes veines l’enfer !Je boirai tous les maux, à ta lèvre asservie,Sois l’épée et la chaîne et la coupe et le fer !…Je veux au ciel subtil de ta superbe joieCourber mon front pâli qui ne sut point plier ;Comme le grand soleil, le soir, se lasse et noieDans un embrasement son fauve bouclier…

Que mon cœur sous ton cœur triomphant tremble et ploie !

VI

En cette nuit je veux mourir d’amour :La mort n’est rien que l’étreinte suprême ;Telle finit la longue ardeur du jour,Qu’apaise enfin l’ombre puissante et blême.

Je veux, ainsi que l’astre pâlissantSous les clartés de l’aurore invincible,M’évanouir dans l’azur renaissant.Je veux mourir d’une joie indicible !