Berthe (Laprade)

Victor de Laprade (1812–1883)

Les tableaux, d’un éclat soudain,S’animaient à la voix de Berthe :Quand l’oiseau fredonne au jardin,L’air est plus pur, l’herbe est plus verte ;

Plus fraîche est la senteur des bois,Plus vive est la couleur des roses ;

Et l’on croit entendre une voixSortir des fleurs à demi closes.

J’ai vu, lorsqu’elle avait chanté,J’ai vu les vieux portraits sourire ;Sa musique avait répétéCe que le pinceau ne peut dire.

La muse errait dans l’atelierSur les pas de la jeune belle ;C’était le démon familier,Tout brillait, tout vivait par elle.

Un ciel plus chaud ou plus rêveurVibrait au fond des paysages ;Les madones aux frais visagesPriaient avec plus de ferveur.

Nouveau sur les marbres antiques,Je ne sais quel air attendriDe la Vénus au front meurtriRéchauffait les grâces attiques.

La vie entrait de toute part.Le souffle errant des harmoniesEmportait l’âme et le regardEn des profondeurs infinies.

Moi, dans un double enchantement,Enivré d’accords et d’images,J’oubliais la terre, un moment,Pour m’envoler dans les nuages.

J’allais en de bleus horizons ;Aux pâles clartés de la lune ;

J’y voyais mes jeunes saisonsFleurir encore une par une.

Le clavier vibrant sous ses doigtsAchevait l’œuvre bienfaisante :Mes douces peines d’autrefoisM’allégeaient la douleur présente.

Les voilà ! c’est à m’y tromper,Ces chers fantômes pleins de charmes.Mon cœur est prêt à m’échapper,Et je sens mes yeux tout en larmes.

Qui sait dans quel pays lointain,Vers quelles fleurs, sur quelle grève,A la voix du charmant lutin,Qui sait où m’eût porté mon rêve ?

Si, tout à coup, la véritéDevant mes yeux n’eût été mise ;Si mon portrait, quoique flatté,Ne m’eût montré ma barbe grise.

Si Berthe, sans respect humain,Au bout de chaque air que je loue,Quand j’allais pour baiser sa main,Ne m’eût gaîment offert sa joue ;

Et, comme une simple chansonSur la rose ou sur l’hirondelle,Ne m’eût commandé, sans façon,Des vers où je parlerais d’elle.

Des vers ! je n’en fais pas un jeu :On ne ment pas dans ce langage,

C’est celui du cœur qui s’engage ;Si j’en disais trop ou trop peu.

Elle est femme et je suis poète,Elle veut et je dois céder.Que faut-il que je lui souhaite,Ne pouvant rien lui demander ?

Flatterai-je, hélas ! ces beaux songesFaits pour durer si peu d’instants ?N’enivrons pas ce cher printempsD’espoirs qui seraient des mensonges.

Lui vanterai-je un froid dédainDe tous les bonheurs qu’on envie ?Doit-on passer devant la vieSans rien cueillir dans ce jardin.

Ne faut-il pas que la jeune âmeAit sa part, même de douleur ;Qu’elle pleure, puisqu’elle est femme ;Qu’elle embaume, puisqu’elle est fleur !

Qu’elle ait, sous la verte ramée,De ces longs soirs qui semblent courts ;Qu’elle aime et qu’elle soit aimée…Mais une fois et pour toujours.

Pour se garder de toute injure,Elle a le culte ardent du beau :Que l’idéal soit son flambeau,La sincérité son armure ;

Que son esprit vif et charmant,Ouvert à d’éternelles fêtes,

Chez les grands morts, chez les poètes,Se fasse un invisible amant ;

Et qu’aux jours de peine secrète,Fuyant sur les hauteurs de l’art,Elle y conserve une retraiteEntre Raphaël et Mozart.