Horoscope

Victor de Laprade (1812–1883)

Odes et Poèmes

V

HOROSCOPE

Sur le chevet des jeunes filles,Si les Péris venaient encorToucher leurs filleules gentillesAvec une baguette d’or ;

Le soir, dans la flamme bleuâtre,Si les Follets et les Lutins

Dansaient sur les chenets de l’âtre,Au son des grelots argentins ;

Si l’on voyait sortir MorganeDu lis et du camélia,Et sur les branches de lianeSe balancer Titania ;

Si de l’air les joyeuses reines,Aux yeux des pères fortunés,Se penchaient encor, les mains pleines,Sur le berceau des nouveau-nés ;

Enfant ! vous auriez des corbeillesD’émeraudes et de rubis ;Vous auriez des robes vermeillesFaites pour vous par les Trylbis ;

Des oiseaux d’or et d’écarlatePour vous endormir chanteraient,Et dans une conque d’agateLes Sylphides vous berceraient !

Hélas ! les Péris étoufféesSont mortes depuis six cents ans,Et l’on n’invite plus les féesPour le baptême des enfants !

Mais il est d’amoureux génies,Parlant un langage inappris,Qui soumet à leurs voix béniesLe peuple immense des esprits.

Ils ont le secret des puissances ;Les astres sont leurs familiers :Ils vont dérober les essencesAu fond des divins ateliers.

Ils moissonnent partout en maîtresLa terre s’émeut sous leurs mains :Ils se mêlent avec les êtresEn de mystérieux hymens.

Ils montent avec la fuméeDans l’air diaphane et vermeil ;Sous la mer de forêts semée,Ils plongent avec le soleil.

Ils se bercent avec l’écumeSur les lacs et les océans ;Ils s’étendent avec la brumeSur la crête des monts géants.

Ils circulent avec les sèvesDans les fentes et les sillons ;Avec les brises sur les grèves,Dans l’éther avec les rayons.

Ils enchaînent avec leurs charmesL’âme des fleurs et des oiseaux ;Ils font germer les blanches larmesSur la tombe et sur les berceaux !

Ils vous aiment, petite fille !À vous les présents les meilleurs :

Car vous êtes de la famille,Et votre père est un des leurs.

Enfant ! toutes les créaturesAuront des sourires pour vous ;Toutes les sources seront pures,Et tous les hommes seront doux.

Les boutons d’or naîtront dans l’herbeDes prés que vous aurez foulés ;Si vous dormez sur une gerbe,Les épis seront centuplés.

L’eau des marais sera limpideSi vous y trempez votre main ;Si vous pleurez sur un nid vide,L’amour le peuplera demain.

Les fleurs braveront les geléesDans les jardins par vous plantés ;Avec les brises des valléesVos airs vivront si vous chantez.

Le soleil dorera vos tresses ;Enivrant vos sens ingénus,Le vent vous fera des caresses :L’onde baisera vos pieds nus.

Vous aurez, la nuit, sans mystère,Des entretiens pleins de douceur ;Vous direz au bouvreuil : « Mon frère ! »Le rosier vous dira : « Ma sœur I »

Aux êtres vous serez uniePar des liens doux et puissants,Aux oiseaux par leur harmonie,Comme aux plantes par leur encens ;

À l’azur par la transparence,Au jour par la tiède clarté,Aux bons anges par l’innocence,Aux hommes par la charité !

Car sur votre tête roséeUn poète, écartant le lin,Aura secoué la roséeAvec le rameau sibyllin !