L’Enrôleur politique
Non, tous vos beaux discours ne m’ont point converti.Et pourquoi voulez-vous que j’embrasse un parti ?N’est-ce donc point assez que d’insolents librairesPréfèrent des pamphlets à mes œuvres légères ?Est-ce trop peu déjà qu’un stupide méprisProscrive ces beaux-arts dont mon cœur est épris,Et que le Pinde, grâce au nom de République,Voie en ses verts bosquets régner la politique ?Faut-il passer partout pour esprit de travers,Ou m’unir aux ingrats qui font fi de mes vers ?Et pour rester français, titre qu’on me refuse,Sous le joug libéral dois-je courber ma muse ?Ah ! je veux être sot, et, loin de vos drapeaux,Rimer sans auditeurs, mais rimer en repos ;Je veux, ainsi qu’un ours, dans mon trou solitaire,Penser avec Pascal et rire avec Voltaire ;Vivre, ignoré du monde, avec mes vieux auteurs,Qui devaient craindre peu d’être un jour sans lecteurs,Et, fuyant ces salons où la nullité règne,Consoler de l’oubli les arts qu’on y dédaigne.
Tout beau (ces jeunes gens ont grand besoin d’avis !)Tu connais donc bien peu l’heureux siècle où tu vis ?:L’on dédaigne les arts, et cent routes nouvellesS’ouvrent aux vrais talents pour fuir les vieux modèles !Voyons : quel est ton genre ? Écoute : et tu vas voirQu’en travaillant un peu l’or sur toi va pleuvoir.Es-tu peintre ? Transmets à la lithographieNos modernes exploits que Clio te confie.
Pour éclipser les faits du preux de Roncevaux,Le brasseur Rossignol t’offre ses grands travaux.Crois-tu que ces guerriers, tous morts aux Thermopyles,Près de nos fédérés auraient dormi tranquilles ?Et que ce général qui battit du tambourNe vaut pas bien Condé sous les murs de Fribourg ?Réponds : mais, je le vois, peu sensible à la gloire,Tu ne peux t’élever aux grands tableaux d’histoire ;Descends donc aux portraits. D’un grand homme ignoréPeins-nous le noble front de rayons entouré ;Ou, moderne Callot, dévoue au ridiculeCes vieux sujets du Roi dont la France pullule,Fous qui, dans leurs aïeux, osent encor vanterDe gothiques vertus qu’ils surent imiter. [douteCrois-moi : suis mes conseils ; dans peu de temps sansTu seras de ces gens qu’on flatte et qu’on redoute ;Et ton nom, étalé dans plus d’un cabinet,Deviendra quelque jour fameux chez Martinet.Es-tu littérateur ? Une plus vaste arèneSemble encore appeler ta muse citoyenne.Tu peux des esprits forts fabriquer les anas,Ou toi-même inventer de nouveaux almanachs.Ainsi, dans chaque mois, grâce à de doctes plumes,Nous voyons les guerriers succéder aux légumes ;La botanique, hier, fut à l’ordre du jour,Il est juste aujourd’hui que l’histoire ait son tour.Vois ce Livre, heureux fruit d’un siècle de lumière ;Il montre au bon bourgeois l’éloquence guerrière.Fais-m’en donc un pareil : mêle, choisis en grosLe cri d’un soldat ivre et le mot d’un héros ;Et donne au bon Henri quelque place modesteEntre deux bulletins, ou près d’un manifeste.Surtout, si tu décris nos revers, nos succès,Songe qu’un Vendéen ne peut être Français.Songe encor que ce roi, d’orgueilleuse mémoire,Louis, n’a jamais su ce que c’est que la gloire ;Que Vendôme et Villars, qu’on se plaît à vanter,Sont loin de maint héros que tu pourrais citer.Luxembourg comptait-il ses soldats morts par mille ?Qu’est-ce que Catinat ? brûla-t-il une ville ?
Une fois, il est vrai, surpassant Catinat,Turenne mit en feu tout le Palatinat.Mais tout cela n’est rien : qu’on songe à la Vendée,Et d’un bel incendie on aura quelque idée ;Vois Moscow, vois Berlin, et du sud jusqu’au nordDe cent vastes cités les murs fumants encor…Qu’en dis-tu ?… Prouve aussi que, bien qu’il fût despote,Ce Louis, après tout, n’était pas patriote.A-t-il, pour mériter qu’on lui fût si soumis,Construit une colonne en canons ennemis ?À cet enseignement, dont notre âge raffole,Jamais ce prince ignare ouvrit-il une école ?…Il est bon, vois-tu bien, d’avoir à rapporterDes faits sûrs, de ces faits qu’on ne peut contester.Ne crains pas les braillards, car toujours la MinerveTiendra pour te défendre une lance en réserve ;Et, si tu sais venger d’une odieuse loiCes innocents bannis qui n’ont tué qu’un roi ;Si tu sais, du parti digne et généreux membre,En citoyen zélé chérir l’heureux septembre,On te verra dans peu, de tes mâles écrits,À la face du monde enrichir l’Homme gris ;Et, grâce aux souscripteurs, affrontant les amendes,Saper les vieux abus dans les Lettres normandes.Est-ce assez ?
Il suffit : pour rester en repos,Je vais, par un fait seul, vous répondre à propos.Hier, manquant d’argent, vint s’asseoir à ma tableMacer, cet ami sûr, ce parfait pauvre diable.« Ah ! mon cher, me dit-il, je n’ai plus d’avenir.Un jeune homme en nos jours ne saurait parvenir.Tu sais que, préférant l’or à la renommée,De nos indépendants j’ai dû grossir l’armée.Cherchant donc à paraître, en un pamphlet du jour,Je voulus, l’autre mois, me produire à mon tour.D’abord, pillant partout des phrases rajeunies,Je m’étais fait un fonds de quelques calomnies ;
Puis je citais sans crainte, en termes absolus,Et Voltaire et Rousseau, que je n’ai jamais lus.J’invoquais nos grands mots : la vertu, la victoire ;Et je crois même aussi que je parlais d’histoire.Ajoute à ce mélange un morceau fort adroit,Où je prouvais que Dieu n’a sur nous aucun droit,Où même, pour montrer mon âme libre et fière,Je jetais loin de moi le joug de la grammaire.Croirais-tu qu’un discours si fort et si ruséPour le susdit pamphlet fut trouvé trop usé ?Que je perdis mon temps, mes frais, mon éloquence ?Et que, de m’enrichir m’ôtant toute espérance,Le grossier rédacteur m’envoya sans façonÀ ce journal sans sel où l’on singe Adisson ? »Macer a répondu : pour moi, je dois me taire.Sans savoir le citer, je sais lire Voltaire ;Je hais la calomnie ; enfin mon esprit lourdNe saurait s’élever à la hauteur du jour.
Jeune homme, tu te perds. Écoute-moi, de grâce.Si d’un vrai citoyen ton cœur n’a point l’audace,Tu peux, quittant le fouet et prenant l’encensoir,Sans renoncer à nous, ramper sous le pouvoir.Le ministre, crois-moi, saura payer le zèleD’un auteur qui pour lui veut bien faire un libelle.On voit, dans les honneurs, plus d’un homme prudent,Que le premier revers peut rendre indépendant ;La girouette reste au haut de l’édifice :Je pourrais te citer…
Cet homme est un ultra…
Je suis un homme.
A d’autres !
Ces royalistes-là font tous les bons apôtres.Tu n’étais, disais-tu, d’aucun parti : fort bien !Tu ne te trompais pas, que sont tes pareils ? Rien.Ce n’est plus un parti.
Non, c’est la France entière.
Fait que nos électeurs prouvent à leur manière,Et que voulaient sans doute attester certains crisDont t’ont dû réjouir nos fidèles conscrits.
Il est vrai : l’anarchie, aux têtes renaissantesS’éveille, et rouvre encor ses gueules menaçantes ;Le trône, sous ses coups, commence à chanceler ;Mais, pour le soutenir, on nous verra voler.Nous saurons oublier, dans ces moments d’épreuve,Les dégoûts dont la haine à dessein nous abreuve.Moi-même, lui gardant et mon bras et ma foi,Dans l’exil, s’il le faut, j’irai suivre mon roiDussé-je, pour avoir servi la dynastie,Me voir, à mon retour, puni d’une amnistie.Et si, dans mes vieux jours, comme un vil condamné,Au fond d’un noir cachot je me voyais traîné,Sous le harnois guerrier si ma tête blanchieD’un indigne soupçon n’était point affranchie ;Si j’étais accusé, sans même être entendu,D’avoir trahi ce roi que j’aurais défendu,Montrant mon corps brisé, mes cicatrices vaines,Et ce reste de sang, déjà froid dans mes veines,J’irais dire à mon roi, s’il voulait l’épuiser :« Sire, il est tout à vous, vous le pouvez verser. »