Clarté d’âmes
La Légende des siècles
Sait-on si ce n’est pas de la clarté qui sortDu cerveau des songeurs sacrés, creusant le sort,La vie et l’inconnu, travailleurs de l’abîme ?Voici ce que j’ai vu dans une nuit sublime :
5Cette nuit-là pas une étoile ne brillait ;
C’était au mois d’Eglad que nous nommons juillet ;Et sous l’azur noir, face immense du mystère,Dans tous les lieux déserts qui sont sur cette terre,Forêts, plages, ravins, caps où rien ne fleurit,10Les solitaires, ceux qui vivent par l’esprit,Sondant l’éternité, l’âme, le temps, le nombre,Effarés et sereins, étaient épars dans l’ombre ;L’un en Europe ; l’autre en Inde, où, dans les boisCachant ses jeunes faons, la gazelle aux abois15Attend pour s’endormir que le lion s’endorme ;Un autre dans l’horreur de l’Afrique difforme.Tous ces hommes avaient l’idéal pour objet ;Et chacun d’eux était dans son antre et songeait.Ces prophètes étaient frères sans se connaître ;20Pas un d’eux ne savait, isolé dans son êtreEt sa pensée ainsi qu’un roi dans son état,Que quelqu’un de semblable à lui-même existât ;Ils veillaient, et chacun se croyait seul au monde ;Aucun lien entre eux que l’énigme profonde25Et la recherche obscure et terrible de Dieu.Ils pensaient ; l’infini sans borne et sans milieuPesait sur eux ; pas un qui de la solitudeN’eût la mystérieuse et sinistre attitude ;Pourtant ils étaient doux ces hommes effrayants.
30Sphar était attentif aux nuages fuyants ;Stélus laissait, du fond des mers, du bord des grèves,
Du haut des cieux, venir à lui les vastes rêves ;Pythagore disait : Dieu ! fais ce que tu dois !Thur regardait l’abîme et comptait sur ses doigts ;35Sadoch rêvait l’éden, ayant pour lit des pierres ;Zès, qui n’ouvrait jamais qu’à demi les paupières,Contemplait cette chose implacable, la nuit ;Sadoch guettait l’autre être insondable, le bruit ;Sostrate étudiait, dans l’eau qu’un souffle mène,40Dans la fumée et l’air, la destinée humaine ;Lycurgue, formidable et pâle, méditait ;Eschyle était semblable au rocher qui se tait,Et tournait vers l’Etna fumant son grand front chauve ;Isaïe, habitant d’un sépulcre, esprit fauve,45Adressait la parole à ceux qui ne sont plus ;Comme Isaïe, un sage, un fou, PhégorbélusParlait dans la nuée aux faces invisibles,Et disait, feuilletant on ne sait quelles bibles :— Je parle, et ne sais pas si je suis écouté ;50Les spectres plus nombreux que les mouches d’étéM’entourent, et sur moi se précipite et tombeLa légion de ceux qui rêvent dans la tombe ;On me hait dans le monde étrange de la mort ;Je sens parfois, la nuit, un rêve qui me mord,55Et les êtres de l’ombre, essaim, foule inconnue,M’attaquent quand je dors ; pourtant je continue,Et je cherche à savoir le grand secret cachéQu’Ève devina presque et qu’entrevit Psyché. —Orobanchus, gardien de l’autel des Trois Grâces,60
Maudissait vaguement les casques, les cuirassesEt les glaives, semeurs tragiques du trépas,Et, sombre, murmurait : — Mortels, n’oubliez pasQu’Aglaé dans sa main tient un bouton de rose. —Chacun recommandait à l’ombre quelque chose65De faible, le haillon, le chaume, le grabat ;Phtès, les damnés sur qui trop de haine s’abat,Hermanès, l’humble toit du lépreux sans défense,Gyr le droit, et Lysis la vénérable enfance.Tous voulaient secourir l’homme, et le protéger70Contre ce monstre obscur, l’innombrable danger ;Tous calculaient le mal à fuir, le bien à faire.La terre est sous les yeux du destin ; cette sphèreSemble être par quelqu’un confiée aux penseurs.
La nuit était immense, et dans ses épaisseurs75Tout sommeillait, les bois, les monts, les mers, les sables ;Eux, ils ne dormaient point, étant les responsables.Les heures s’écoulaient, la nuit passait ; mais rien,Ni la faim, ni la soif, ni le vent syrienQui va des mers d’Adram jusqu’au Tibre de Rome,80Ne troublait ces esprits, souffrant des maux de l’homme ;Ils avaient la révolte en eux, l’altier frissonQue donne, à qui se sent des ailes, la prison ;Chacun tâchait de rompre un anneau de la chaîne ;Plus d’imposture ! plus de guerre ! plus de haine !85Il sortait de chacun de ces séditieux
Une sommation qui s’en allait aux cieux.La vérité faisait, claire, auguste, insensée,De chacun de ces fronts jaillir une pensée,La justice, la paix, l’enfer amnistié.90Ces cerveaux lumineux dégageaient la pitié,La bonté, le pardon aux vivants éphémères,L’espérance, la joie et l’amour, des chimères,Des rêves comme en font les astres, s’ils en font ;Cela se répandait sous le zénith profond ;95Tous ces hommes étaient plongés dans les ténèbres ;Seuls et noirs, combinant les rhythmes, les algèbres,Le chiffre avec le chant, le passé, le présent,Ajoutant quelque chose à l’homme, agrandissantLa prunelle, l’esprit, la parole, l’ouïe,100Ils songeaient ; et l’aurore apparut, éblouie.