La Statue

Victor Hugo (1802–1885)

Les Contemplations

Quand l’empire romain tomba désespéré,— Car, ô Rome, l’abîme où Carthage a sombréAttendait que tu la suivisses ! —Quand, n’ayant rien en lui de grand qu’il n’eût brisé,Ce monde agonisa, triste, ayant épuiséTous les césars et tous les vices ;

Quand il expira, vide et riche comme Tyr ;Tas d’esclaves ayant pour gloire de sentirLe pied du maître sur leurs nuques ;Ivre de vin, de sang et d’or ; continuantCaton par Tigellin, l’astre par le néant,Et les géants par les eunuques ;

Ce fut un noir spectacle et dont on s’enfuyait.Le pâle cénobite y songeait, inquiet,Dans les antres visionnaires ;Et, pendant trois cents ans, dans l’ombre on entenditSur ce monde damné, sur ce festin maudit,Un écroulement de tonnerres.

Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,Planèrent avec des huées ;Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,Les glaives monstrueux des sept archanges noirsFlamboyèrent dans les nuées.

Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,Est statue aujourd’hui ; la statue est de sel,Seule sous le nocturne dôme ;Pas un arbre à ses pieds ; pas d’herbe et de rameaux,Et dans son œil sinistre on lit ces sombres mots :Pour avoir regardé Sodome.