Les Fredaines du grand-père enfant
Comme elle avait la résille,D’abord la rime hésita.Ce devait être Inésille… —Mais non, c’était Pepita.
Seize ans. Belle et grande fille… —(Ici la rime insista :
Rimeur, c’était Inésille.Rime, c’était Pepita.)
Pepita… — Je me rappelle !Oh ! le doux passé vainqueur,Tout le passé, pêle-mêleRevient à flots dans mon cœur ;
Mer, ton flux roule et rapporteLes varechs et les galets.Mon père avait une escorte ;Nous habitions un palais ;
Dans cette Espagne que j’aime,Au point du jour, au printemps,
Quand je n’existais pas même,Pepita — j’avais huit ans —
Me disait : — Fils, je me nommePepa ; mon père est marquis. —Moi, je me croyais un homme,Étant en pays conquis.
Dans sa résille de soiePepa mettait des doublons ;
De la flamme et de la joieSortaient de ses cheveux blonds.
Tout cela, jupe de moire,Veste de toréador,Velours bleu, dentelle noire,Dansait dans un rayon d’or.
Et c’était presque une femmeQue Pepita mes amours.L’indolente avait mon âmeSous son coude de velours.
Je palpitais dans sa chambreComme un nid près du faucon,Elle avait un collier d’ambre,Un rosier sur son balcon.
Tous les jours un vieux qui pleureVenait demander un sou ;Un dragon à la même heureArrivait je ne sais d’où.
Il piaffait sous la croisée,Tandis que le vieux râlait
De sa vieille voix brisée :La charité, s’il vous plaît !
Et la belle au collier jaune,Se penchant sur son rosier,Faisait au pauvre l’aumônePour la faire à l’officier.
L’un plus fier, l’autre moins sombre,Ils partaient, le vieux hagardEmportant un sou dans l’ombre,Et le dragon un regard.
J’étais près de la fenêtre,Tremblant, trop petit pour voir,Amoureux sans m’y connaître,Et bête sans le savoir.
Elle disait avec charme :Marions-nous ! choisissantPour amoureux le gendarmeEt pour mari l’innocent.
Je disais quelque sottise ;Pepa répondait : Plus bas !
M’éteignant comme on attise ;Et, pendant ces doux ébats,
Les soldats buvaient des pintesEt jouaient au dominoDans les grandes chambres peintesDu palais Masserano.