Nourmahal-la-Rousse

Victor Hugo (1802–1885)

Les Orientales

Entre deux rocs d’un noir d’ébèneVoyez-vous ce sombre hallierQui se hérisse dans la plaineAinsi qu’une touffe de laineEntre les cornes du bélier ?

Là, dans une ombre non frayée,Grondent le tigre ensanglanté,La lionne, mère effrayée,Le chacal, l’hyène rayée,Et le léopard tacheté.

Là, des monstres de toute formeRampent : — le basilic rêvant,L’hippopotame au ventre énorme,Et le boa, vaste et difforme,Qui semble un tronc d’arbre vivant.

L’orfraie aux paupières vermeilles,Le serpent, le singe méchant,Sifflent comme un essaim d’abeilles ;L’éléphant aux larges oreillesCasse les bambous en marchant.

Là, vit la sauvage familleQui glapit, bourdonne et mugit.Le bois entier hurle et fourmille.Sous chaque buisson un œil brille,Dans chaque antre une voix rugit.

Eh bien ! seul et nu sur la mousse,Dans ce bois-là je serais mieuxQue devant Nourmahal-la-Rousse,Qui parle avec une voix douceEt regarde avec de doux yeux.