Nuits d’hiver
Les Quatre Vents de l’esprit — Le Livre lyrique
XIINUITS D’HIVER.
I
Comme la nuit tombe vite !Le jour, en cette saison,Comme un voleur prend la fuite,S’évade sous l’horizon.Il semble, ô soleil de Rome,De l’Inde et du Parthénon,Que, quand la nuit vient de l’hommeVisiter le cabanon,Tu ne veux pas qu’on te voie,Et que tu crains d’être prisEn flagrant délit de joiePar la geôlière au front gris.Pour les heureux en démenceL’âpre hiver n’a point d’effroi,Mais il jette un crêpe immenseSur celui qui, comme moi,Rêveur, saignant, inflexible,Souffrant d’un stoïque ennui,Sentant la bouche invisibleEt sombre souffler sur lui,Montant des effets aux causes,Seul, étranger en tout lieu,Réfugié dans les chosesOù l’on sent palpiter Dieu,
De tous les biens qu’un jour faneEt dont rit le sage amer,N’ayant plus qu’une cabaneAu bord de la grande mer,Songe, assis dans l’embrasure,Se console en s’abîmant,Et, pensif, à sa masureAjoute le firmament !Pour cet homme en sa chaumière,C’est une amère douleurQue l’adieu de la lumièreEt le départ de la fleur.C’est un chagrin quand, moroses,Les rayons dans les vallonsS’éclipsent, et quand les rosesDisent : Nous nous en allons !
II
Le soir qui verse, ô mystère !Le ciel noir sur le ciel bleu,Entre l’espace et la terrePose une barre de feu.Le couchant, dorant mon bouge,Ferme, sur l’ombre où je suis,Comme un verrou de fer rouge,La porte énorme des nuits.Cherchant au ciel des étoiles,Vous écoutez, matelots,Ce que le frisson des voilesDit au tremblement des flots.
La bise, bouche vivante,Les vents, les bruits, les typhons,Toute la grande épouvanteErre sous les cieux profonds.Je baisse mes yeux funèbres ;Je me sens dans ma terreurCompagnon de ces ténèbresEt frère de cette horreur.L’homme, en proie aux maux sans nombre,Porte en son cœur, morne enfer,Toute la honte de l’ombre,De l’abîme et de la chair.Je sens que ce crépusculeMe pénètre soucieux,Et qu’en moi l’âme reculeComme le jour dans les cieux.Il semble que tout s’altère,Se traîne, expire ou s’abat,Et qu’il reste de la terreCe qui reste d’un combat.L’arbre, près du flot qui râle,Tord ses bras comme un banni ;On ne sait quel reflet pâleDes lueurs de l’infiniPerce les bois sans feuillée,Et teint d’un livide éclairCette cuirasse écailléeQue nous appelons la mer.Tandis que l’occident sombreLutte contre le néant,
Le levant s’emplit de l’ombreDe tout le gouffre béant.Une main — est-ce la vôtre,Dieu ? — tire, en l’azur désert,Les astres l’un après l’autreDu puits de l’abîme ouvert.
III
Nuit partout. Rien ne résiste,Au couchant comme au midi.On sent la nature triste,Dieu froid, le mal enhardi.Dans l’univers où s’effaceLe nombre et le mouvement,Les visions de l’espaceVont et viennent vaguement ;Et, tremblante dans ta gloire,Tu regardes, ô Vénus,Cette grande maison noirePleine de pas inconnus.
IV
Les caps aux lugubres formesSe dressent de tous côtésComme des talons énormesD’archanges précipités.L’eau bat le roc qu’elle insulte,Le vent bat l’eau qu’il poursuit ;
Toute l’onde est un tumulteDe montagnes dans la nuit.L’écume ; ni bords, ni centres ;De blancs flocons ; l’ouragan.Chaque vague est un des antresOù bâille l’hydre océan.On ne voit rien que la trombeOù la brume s’élargit ;C’est du hurlement qui tombe,De la neige qui rugit.L’onde sans fond court sans terme ;L’eau roule en plis tortueux ;Chaque flot s’ouvre, se ferme,Se rouvre… — ô flots monstrueux !À jamais l’infini sombreRefait, défait, reconstruitLes écroulements sans nombreDe ces cavernes de bruit.À jamais la vague essuieLe roc vert, l’écueil félon,Et, sous ses haillons de pluie,Sous ses cheveux d’aquilon,Chargé de siècles et d’âges,Soufflant dans de noirs clairons,Faisant un bruit de cordages,De tempête et d’avirons,Au fond de l’ombre insondableOù l’astre meurt prisonnier,Le pâle hiver formidablePasse, effrayant nautonier.
V
Oh ! reviens ! printemps ! fanfareDes parfums et des couleurs !Toute la plaine s’effareDans une émeute de fleurs.La prairie est une fête ;L’âme aspire l’air, le jour,L’aube, et sent qu’elle en est faite ;L’azur se mêle à l’amour.On croit voir, tant avril doreTout de son reflet riant,Éclore au rosier l’auroreEt la rose à l’orient.Comme ces aubes de flammeChassent les soucis boudeurs !On sent s’ouvrir dans son âmeDe charmantes profondeurs.On se retrouve heureux, jeune,Et, plein d’ombre et de matin,On rit de l’hiver, ce jeûne,Avec l’été, ce festin.Oh ! mon cœur loin de ces grèvesFuit et se plonge, insensé,Dans tout ce gouffre de rêvesQue nous nommons le passé !Je revois mil huit cent douze,Mes frères petits, le bois,Le puisard et la pelouse,Et tout le bleu d’autrefois.
Enfance ! Madrid ! campagneOù mon père nous quitta !Et dans le soleil, l’Espagne !Toi dans l’ombre, Pepita !Moi, huit ans, elle le double ;En m’appelant son mari,Elle m’emplissait de trouble… —Ô rameaux de mai fleuri !Elle aimait un capitaine ;J’ai compris plus tard pourquoi,Tout en l’aimant, la hautaineN’était douce que pour moi.Elle attisait son martyreAvec moi, pour l’embraser,Lui refusait un sourireEt me donnait un baiser.L’innocente, en sa paresse,Se livrant sans se faner,Me donnait cette caresseAfin de ne rien donner.Et ce baiser économe,Qui me semblait généreux,Rendait jaloux le jeune homme,Et me rendait amoureux.Il partait, la main crispée ;Et, me sentant un rival,Je méditais une épéeEt je rêvais un cheval.Ainsi, du bout de son aileTouchant mon cœur nouveau-né,
Gaie, ayant dans sa prunelleUn doux regard étonné,Sans savoir qu’elle était femme,Et riant de m’épouser,Cet ange allumait mon âmeDans l’ombre avec un baiser.Mal ou bien, épine ou rose,À tout âge, sages, fous,Nous apprenons quelque choseD’un enfant plus vieux que nous.Un jour la pauvre petiteS’endormit sous le gazon… —Comme la nuit tombe viteSur notre sombre horizon !
15 janvier 1855.