« Ô sainte horreur du mal ! Devoir funèbre ! ô haine ! »

Victor Hugo (1802–1885)

Les Quatre Vents de l’esprit — Le Livre satirique

Ô sainte horreur du mal ! devoir funèbre ! ô haine !

Quand Virgile suspend la chèvre au blanc troëne ;Quand Lucrèce revêt de feuilles l’homme nu ;Quand Ennius compare au satyre cornuLe bouc passant sa tête à travers la broussailleQui fait qu’Europe au bain se détourne et tressaille ;Quand Moschus chante Enna ; quand Horace gaîmentSuit Canidie, et fait, sur le chaudron fumantOù l’horreur de la lune et des tombeaux s’infiltre,Éternuer Priape à l’âcre odeur du philtre ;Quand Plaute bat Davus ou raille Amphitryon,Le ciel bleu dans un coin brille et jette un rayonSur la baigneuse émue ou la chèvre qui grimpe,Et l’on entend au fond rire l’immense Olympe.Mais tout azur s’éclipse où passent les vengeurs.Les soupiraux d’en bas teignent de leurs rougeursLe mur sinistre auquel s’adosse Jérémie.Les punisseurs sont noirs. Leur pâle et grave amie,La Mort, leur met la main sur l’épaule, et leur dit :— Esprit, ne laisse pas échapper ton bandit.Car ce sont eux qui, seuls, justiciers des abîmes,Terrassent à jamais les monstres et les crimes ;Car ils sont les géants des châtiments de Dieu ;Car, sur des écriteaux d’acier en mots de feu,Du tonnerre escortés, ces hommes formidablesTranscrivent de là-haut les arrêts insondables ;Car ils mettent Achab et Tibère au poteau ;Car l’un porte l’éclair, l’autre tient le marteau ;Ils marchent, affichant des sentences que l’hommeLit effaré, sur Tyr, sur Ninive, sur Rome,Et, sombres, à travers les siècles effrayés,Vont, et ces foudroyants traînent leurs foudroyés.

Isaïe, accoudé sur Babylone athée,Songe ; Eschyle, vengeur et fils de Prométhée,Cloue au drame d’airain le tyran Jupiter ;Shakspeare mène en laisse Henri huit ; et LutherFouette les Borgia mêlés aux Louis onze ;Tacite dans la nuit pose son pied de bronzeSur les douze dragons qu’on appelle césars ;Daniel va, suivi des blêmes Balthazars ;Machiavel pensif garde la bête prince ;Milton veille au guichet du cachot, gouffre où grinceLe pandæmonium de tous les satans rois ;Juvénal tire et traîne à travers les effroisLa stryge au double front que son vers a tuée,Qui gronde impératrice et rit prostituée ;Et Dante tient le bout de la chaîne de ferQue Judas rêveur mord dans l’ombre de l’enfer.