Lettre (Les Chansons des rues et des bois)

Victor Hugo (1802–1885)

XX

J’ai mal dormi. C’est votre faute.J’ai rêvé que, sur des sommets,Nous nous promenions côte à côte,Et vous chantiez, et tu m’aimais.Mes dix-neuf ans étaient la fêteQu’en frissonnant je vous offrais ;Vous étiez belle et j’étais bêteAu fond des bois sombres et frais.Je m’abandonnais aux ivresses ;Au-dessus de mon front vivantJe voyais fuir les molles tressesDe l’aube, du rêve et du vent.J’étais ébloui, beau, superbe ;Je voyais des jardins de feu,Des nids dans l’air, des fleurs dans l’herbe,Et dans un immense éclair, Dieu.Mon sang murmurait dans mes tempesUne chanson que j’entendais ;Les planètes étaient mes lampes ;J’étais archange sous un dais.

Car la jeunesse est admirable,La joie emplit nos sens hardis ;Et la femme est le divin diableQui taquine ce paradis.Elle tient un fruit qu’elle achèveEt qu’elle mord, ange et tyran :Ce qu’on nomme la pomme d’Ève,Tristes cieux ! c’est le cœur d’Adam.J’ai toute la nuit eu la fièvre.Je vous adorais en dormant ;Le mot amour sur votre lèvreFaisait un vague flamboiement.Pareille à la vague où l’œil plonge,Votre gorge m’apparaissaitDans une nudité de songe,Avec une étoile au corset.Je voyais vos jupes de soie,Votre beauté, votre blancheur ;J’ai jusqu’à l’aube été la proieDe ce rêve mauvais coucheur.Vous aviez cet air qui m’enchante,Vous me quittiez, vous me preniez ;Vous changiez d’amour, plus méchanteQue les tigres calomniés.Nos âmes se sont dénouées,Et moi, de souffrir j’étais las ;Je me mourais dans des nuéesOù je t’entendais rire, hélas !Je me réveille, et ma ressourceC’est de ne plus penser à vous,

Madame, et de fermer la sourceDes songes sinistres et doux.Maintenant, calmé, je regarde,Pour oublier d’être jaloux,Un tableau qui dans ma mansardeSuspend Venise à quatre clous.C’est un cadre ancien qu’illumine,Sous de grands arbres, jadis verts,Un soleil d’assez bonne mineQuoique un peu mangé par les vers.Le paysage est plein d’amantes,Et du vieux sourire effacéDe toutes les femmes charmantesEt cruelles du temps passé.Sans les éteindre, les annéesOnt couvert de molles pâleursLes robes vaguement traméesDans de la lumière et des fleurs.Un bateau passe. Il porte un groupeOù chante un prélat violet ;L’ombre des branches se découpeSur le plafond du tendelet.À terre, un pâtre, aimé des muses,Qui n’a que la peau sur les os,Regarde des choses confusesDans le profond ciel, plein d’oiseaux.

18 septembre 1859.