Post-scriptum des rêves

Victor Hugo (1802–1885)

XI

C’était du temps que j’étais jeune ;Je maigrissais ; rien ne maigritComme cette espèce de jeûneQu’on appelle nourrir l’esprit.J’étais devenu vieux, timide,Et jaune comme un parchemin,À l’ombre de la pyramideDes bouquins de l’esprit humain.Tous ces tomes que l’âge rogneCouvraient ma planche et ma cloison.J’étais parfois comme un ivrogneTant je m’emplissais de raison.Cent bibles encombraient ma table ;Cent systèmes étaient dedans ;On eût, par le plus véritable,Pu se faire arracher les dents.Un jour que je lisais Jamblique,Callinique, Augustin, Plotin,Un nain tout noir à mine obliqueParut et me dit en latin :— « Ne va pas plus loin. Jette l’ancre.Fils, contemple en moi ton ancien.

Je m’appelle Bouteille-à-l’encre ;Je suis métaphysicien.« Ton front fait du tort à ton ventre.Je viens te dire le fin motDe tous ces livres où l’on entreJocrisse et d’où l’on sort grimaud.« Amuse-toi. Sois jeune, et digneDe l’aurore et des fleurs. IsisNe donnait pas d’autre consigneAux sages que l’ombre a moisis.« Un verre de vin sans lithargeVaut mieux, quand l’homme le boit pur,Que tous ces tomes dont la chargeEnnuie énormément ton mur.« Une bamboche à la Chaumière,D’où l’on éloigne avec soin l’eau,Contient cent fois plus de lumièreQue Longin traduit par Boileau.« Hermès avec sa bandeletteOccupe ton cœur grave et noir ;Bacon est le livre où s’allaiteTon esprit, marmot du savoir.« Si Ninette, la giletière,Veut la bandelette d’HermèsPour s’en faire une jarretière,Donne-la-lui sans dire mais.« Si Fanchette ou LanderirettePrend dans ton Bacon radieuxDu papier pour sa cigarette,Fils des muses, rends grâce aux dieux.

« Veille, étude, ennui, patience,Travail, cela brûle les yeux ;L’unique but de la scienceC’est d’être immensément joyeux.« Le vrai savant cherche et combineJusqu’à ce que de son bouquinIl jaillisse une ColombineQui l’accepte pour Arlequin.« Maxime : N’être point morose,N’être pas bête ; tout goûter,Dédier son nez à la rose,Sa bouche à la femme, et chanter.« Les anciens vivaient de la sorte ;Mais vous êtes dupes, vous tous,De la fausse barbe que porteLe profil grec de ces vieux fous.« Fils, tous ces austères visagesSur les plaisirs étaient penchés.L’homme ayant inventé sept sages,Le Dieu bon créa sept péchés.« Ô docteurs, comme vous rampâtes !Campaspe est nue en son grenierSur Aristote à quatre pattes ;L’esprit a l’amour pour ânier.« Grâce à l’amour, Socrate est chauve.L’amour d’Homère est le bâton.Phryné rentrait dans son alcôveEn donnant le bras à Platon.

« On ouvrait la même boutiqueEt l’on montait au même char.Aspasie aimait le Portique,Caton riait au lupanar.« Salomon, repu de mollesses,Étudiant les tourtereaux,Avait juste autant de drôlessesQue Léonidas de héros.« Sénèque, aujourd’hui sur un socle,Prenait Chloé sous le menton.Fils, la sagesse est un binocleBraqué sur Minerve et Goton.« Les nymphes n’étaient pas des ourses,Horace n’était pas un loup ;Lise aujourd’hui se baigne aux sources,Et Tibur s’appelle Saint-Cloud.« Les arguments dont je te cribleTe sauveront, toi-même aidant,De la stupidité terrible,Robe de pierre du pédant.« Guette autour de toi si quelque êtreNe sourit pas innocemment ;Un chant dénonce une fenêtre,Un pot de fleurs cherche un amant.« La grisette n’est point difforme.On donne aux noirs soucis congéPour peu que le soir on s’endormeSur un oreiller partagé.

« Aime. C’est ma dernière botte.Et je mêle à mes bons avisCette fillette qui jaboteDans la mansarde vis-à-vis. » —Or je n’écoutai point ce drôle.Et je le chassai. Seulement,Aujourd’hui que sur mon épauleMon front penche, pâle et clément,Aujourd’hui que mon œil plus blêmeVoit la griffe du sphinx à nu,Et constate au fond du problèmePlus d’infini, plus d’inconnu,Aujourd’hui que, hors des ivresses,Près des mers qui vont m’abîmer,Je regarde sur les sagessesLes religions écumer,Aujourd’hui que mon esprit sombreVoit sur les dogmes, flot changeant,L’épaisseur croissante de l’ombre,Ô ciel bleu, je suis indulgentQuand j’entends, dans le vague espaceOù toujours ma pensée erra,Une belle fille qui passeEn chantant traderidera.

25 juillet 1859.