Aux Femmes

Victor Hugo (1802–1885)

Poésies d’Humilis et vers inédits

AUX FEMMES

Et vous, l’ancienne esclave à la caresse amère,Vous le bétail des temps antiques et charnels,Vous, femmes, dont Jésus fit la Vierge et la Mère,D’après Celle qui porte en ses yeux maternelsLe reflet le plus grand des rayons éternels,Aimez ces grands enfants pendus à votre robe,Les hommes, dont la lèvre est ivre encore du laitDe vos mamelles d’or qu’un linge blanc dérobe :Aimez l’homme, il est bon aimez-le, s’il est laid.S’il est déshérité, c’est ainsi qu’il vous plaît.Les hommes sont vos fruits : partagez-leur votre âme.Votre âme est comme un lait qui ne doit pas tarir,Ô femmes, pour ces fils douloureux de la femmeQue vous faites pour vivre, hélas ! et pour souffrir ;Que seul, le Fils de l’homme empêche de mourir !L’enfant c’est le mystère avec lequel tu joues,C’est l’inconnu sacré que tu portes neuf mois,Pendant que la douleur te baise sur les joues,Mère qui fais des gueux et toi qui fais des rois,Vous qui tremblez toujours et mourez quelquefois.

Comme autrefois les flancs d’Eve en pleurs sous les branches,Au jardin favorable où depuis l’amour dort,Ton labeur est maudit Ceux sur qui tu te penches,Vois, mère, le plus doux, le plus beau, le plus fort,Il apprend l’amertume et connaîtra la mort.C’est toi la source, ô femme, écoute, ô mère folleD’Esope qui boitait, de Caïn qui griffait,Vois le fruit noir tombé de ton baiser frivole,Savoure-le pourtant, comme un divin effet,En noyant dans l’amour l’horreur de l’avoir fait.Pour l’amour, tout s’enchante en sa clarté divine.Aimez comme vos fils les hommes ténébreuxLeur cœur, si vous voulez, votre cœur le devineLe plus graves au fond sont des enfants peureuxLe plus digne d amour, c’est le plus malheureux.Eclairez ces savants, ô vous les clairvoyantes,Ne les avez-vous pas bercés sur vos genoux,Tout petits ? Vous savez leurs âmes défaillantesQuand ils tombent, venez ils sont francs, ils sont douxS’ils deviennent méchants, c’est à cause de vous.C’est à cause de vous que la discorde allumeLeurs yeux, et c’est pour vous, pour vous plaire un momentQu’ils font couler une encre impure sous leur plume.Cet homme si loyal, ce héros si charmant,S’il vous adore, il tue, et sur un signe il ment.

L’heure sonne, écoutez, c’est l’heure de la femmeCar les temps sont venus, où, tout vêtu de noir,L’homme, funèbre, a l’air d’être en deuil de son âmeAh ! rendez-lui son âme, et, comme en un miroir~Qu’il regarde en la vôtre et qu’il aime à s’y voir.Au lieu de le tenter, comme un démon vous tente,Au lieu de garrotter ses membres las, au lieuDe tondre sur son front sa toison éclatante.Vous, qui foulez son cœur, et vous faites un jeuDe piétiner sa mère, et d’en dissiper Dieu,Ôtez-lui le vin rouge où son orgueil se griseRetirez-lui l’épée où se crispe sa mainMontrez-lui les sentiers qui mènent à l’église,Parmi l’œillet, le lys, la rose et le jasminFaites-lui voir le vice un banal grand chemin.Dites à ces enfants qu’il n’est pas raisonnableDe poursuivre le ciel ailleurs que dans les cieux,De rêver d’un amour qui cesse d’être aimable,De se rire du Maître en s’appelant des dieux.Et de nier l’enter quand ils l’ont dans les yeux.Cependant l’homme est roi s’il courbe son échineSur le sillon amer qu’il creuse avec ennui,S’il traîne ses pieds lourds, le sceau de l’origineCéleste à son front reste, où l’amour même a luiEt comme il sort de Dieu, femme, tu sors de lui.

Cette paternité brille dans sa faiblesseAutant que dans sa force il a l’autorité.N’en faites pas un maître irrité qui vous blesseDans la sombre forêt de l’âpre humanitéL’homme est le chêne, et Dieu lui-même l’a planté.Respectez ses rameaux, redoutez sa colère,Car Dieu mit votre sort aux mains de ce proscrit.Voyez d’abord ce blanc porteur de scapulaire,Ce moine, votre père auprès de Jésus-ChristIl montre dans ses yeux le feu du Saint-Esprit.En faisant de l’amour leur éternelle étudeLes moines sont heureux à l’ombre de la CroixIls peuplent avec Dieu leur claire solitudeL’étang bleu qui se mêle à la paix des grands bois,Voilà leur cœur limpide où s’éveillent des voix.Les apôtres menteurs et les faux capitainesQui soumettent les cœurs, mais que Satan soumet,Vous les reconnaîtrez à des tares certainesLa luxure a Luther l’orgueil tient MahometSaint Jean, lui, marchait pur, aussi Jésus l’aimait.Plus haut que les guerriers, plus haut que les poètes,Peuple sur lequel souffle un vent mystérieux,Dominant jusqu’au trône ébloui par les fêtesDes empereurs blanchis aux regards soucieux,Et par-dessus la mer des peuples furieux,

À l’ombre de sa belle et haute basilique,Dans Rome, où vous vivez, cendres du souvenir,Gouvernant avec fruit sa douce République,Qu’il mène vers le seul, vers l’unique avenir,Jaloux de ne lever la main que pour bénir,Le prêtre luit, vêtu de blanc, comme les marbres,Dédoublement sans fin du Christ mystérieux,Berger, comme Abraham qui campe sous les arbres ;Toute la vérité vieille au fond de ses yeux.Et maintenant, paissez, long troupeau, sous les cieux.