Invention
Religions et Religion
VINVENTION.
Vous avez inventé le diable. Il est très bête.Il empoigne les gens par les pieds, par la tête,Part, et croit avoir fait quelque chose de beauEn portant Jésus-Christ au mont Tibidabo.Il dit : Je t’offre ça, la terre. Sois docile. —Il ne s’est même pas aperçu, l’imbécile.Que celui qu’il a pris par les cheveux, c’est Dieu ;Et que Jésus, qui cache étrangement son jeu,Pourrait lui dire : Affreux jocrisse, pitre immonde,Tu me donnes la terre, à moi qui tiens le monde !Peu de religions, rêvant sur Anankè,Savent faire un titan, et le diable est manqué.Il est, à n’en parler ici que comme artiste,Plat et vulgaire ; il fait enrager Jean-BaptisteEt tente Saint Antoine avec fort peu d’esprit.C’est le démon ; tremblez. Non, c’est le diable ; on rit.Trop massif, il se traîne, ou, trop maigre, il s’efflanque.Belphégor ne ferait pas vivre un saltimbanque ;Bezébuth, promené de foire en foire, auraitMoins de succès qu’un loup pris dans une forêt.Quant à moi, si j’étais montreur de phénomènes,Pour faire écarquiller les prunelles humaines,J’aimerais mieux, plutôt que Sadoch, nain bougon,Ou Moloch, vieux pantin en forme de dragon,Ou Bélial soufflant le feu de sa narine,Avoir un bon lapin savant qui tambourine.Le gouffre étant donné, toute l’ombre, et l’horreurAmoncelée autour d’un géant éclaireur,
On est surpris du peu que votre fable en tire ;Vous n’avez rien trouvé de mieux que le satyre.Le paganisme en lui chez vous est revenu.Toujours le pied fourchu, toujours le front cornu.Toujours la même ampoule au dos du même gnome.Aveugle, plus, boiteux, c’est là tout le binôme.Lucifer, Asmodée ; un infirme, un serpent ;L’un ne voit pas Dieu ; l’autre erre clopin-clopant.La maison d’or, à Rome, a sur ses vieilles briquesDes fantômes qui font des gambades lubriques,Des nains à grosse tête et d’affreux chèvrepieds ;L’enfer chrétien les a simplement copiés.Vous avez baptisé le faune ; et c’est le diable.Le vaste mécontent qui tire sur le câbleDe l’univers, et veut casser l’amarre, afinQue tout rentre au chaos, et que le séraphin,L’étoile, le ciel, l’homme, et Dieu lui-même, roulentL’un sur l’autre à vau-l’eau pêle-mêle, et s’écroulent ;Le fourbe qui, pensif, sous Jéhovah créant,Construit la trahison immense du néant ;L’être noir, l’effrayante âme démesuréeQui fait refluer l’ombre ainsi qu’une marée ;Le parodiste amer et terrible qui prendL’homme, et qui fait petit tout ce que Dieu fit grand,Ce monstre, ce méchant d’une si fière tailleQu’il attend le tonnerre et lui livre bataille,Qu’il a pour plaie au front le mal universel,Et que tout l’océan n’aurait pas trop de selPour sa raillerie âcre et son rire insondable,Ce colosse enchaîné sous l’Etna formidableSe retrouve en vos mains pygmée, avec l’ennuiD’avoir la petitesse et la laideur sur lui ;Il était dans l’Erèbe énorme ; il est au bagne,Et se voit une bosse au lieu d’une montagne.En somme, vous avez fort peu d’invention.Vous refaites le cercle où tournait Ixion.
La nature a le singe, et l’église a le diable ;Vive le singe ! il est plus gai. Dans votre fable,Le Capricorne, étoile, astre, tombe si basQu’il n’est plus que le bouc immonde des sabbats ;L’enfer triste est doublé d’un paradis féroce ;Démons, damnés, maudits, sont dans la cuve atroce,Leur tourment fait le ciel plus céleste, et le bainQui les cuit rafraîchit là-haut le chérubin ;Mais le démon a beau rôtir, il est fort terne ;Et l’on ne comprend pas que dans cette citerneDu flamboiement sans fond, avec un tel griefEt tant de haine, Iblis ait si peu de relief.La femelle d’Othryx, la pieuvre dont les pattesSans quitter l’Ararat s’accrochaient aux Carpathes,Et qui, plongeant sous l’eau, faisait hausser les mers,N’est plus qu’une nabote aux petits ongles verts,Et le peuple, qu’au fond votre impuissance blesse,Rit devant la titane avortée en diablesse ;Linus, venant du ciel sur Pégase, au relai,Trouve votre sorcière enfourchant son balai ;La diablerie au moine apparaît, et pullule,Espèce de vermine, au mur de la cellule ;Mais ces monstres sont vils, ces nains sont plus blafardsQue le lourd sphinx sortant la nuit des nénupharsEt que l’impur crapaud caché sous les broussailles ;Et l’on dirait que ceux qui firent ces grisaillesEt tous ces à-peu-près et tous ces camaïeuxN’ont ébauché Satan que pour créer Mayeux.