Philosophie
Religions et Religion
IIPHILOSOPHIE
Homme, qu’est-ce que c’est que tes cérémoniesMisérables, devant les choses infinies ?À quoi bon tes poeans, tes chants, tes hosannas ?Pourquoi, n’ayant pas plus de jours que tu n’en as,Prier au pied d’un tas d’autels contradictoires ?Quelle manie, atome en proie aux purgatoires,As-tu d’interpeller les cieux ? et quel besoinDe prendre l’invisible et l’obscur à témoin ?Crois-tu féconder l’Ombre en y semant des rites,Des formules de nuit sur du brouillard transcrites ?T’imagines-tu donc, être aux songes bornés,Que, lorsqu’avec tes yeux, tes oreilles, ton nez,Tu bâtis un fétiche ayant ta ressemblance,En t’adressant au vide insondable, au silence,Au mystère, à l’horreur, tu les amènerasÀ lui faire des pieds quand tu lui fais des bras ?Te figures-tu pas que le gouffre, où Socrate,Les druides d’Armor, les mages de l’Euphrate,Jean de Patmos, et Dante, et Thalès ont frémi,Entrera pour sa part, et de compte à demi,Dans la formation de quelque être inutileQue la réalité de toutes parts mutile ?Quiconque, apôtre, augure, ou barde au large front,Forge un Dieu de son mieux et l’offre au ciel profond,N’aperçoit que la brume et la noirceur confuseDu firmament sinistre et calme, qui refuse ;L’homme a beau présenter un Dieu, prémédité
Dans son aveuglement et dans sa surdité,Que ce Dieu soit indou, païen, grec ou biblique,L’ombre ne donne pas à l’homme la réplique ;Sans écho, sans qu’un signe ait paru dans l’éther,L’Être a vu par Orphée enfanter Jupiter,Allah par Mahomet, Jehovah par Moïse ;La négation triste est dans le vide assise ;Le prêtre par l’abîme est toujours éconduit ;L’immobilité grave et morne de la nuitSuffit au Tout lugubre, et le gouffre n’inventeAucune idole, ayant l’éternelle épouvante.Ah ! tu montes vers l’ombre avec un Dieu tout fait.Que Dieu soit. Ton néant de grandeur le revêt ;Ta nuit lui pose au front l’aurore éblouissante ;Puis au-dessous de lui tu mets une descenteD’anges, d’êtres ayant l’azur pour point d’appui,Décroissant jusqu’à toi, puis croissant jusqu’à lui.Il te faut ta série allant du ciel à terre ;Tu veux d’un seul regard embrasser le mystère ;Voir le point d’arrivée et le point de départ ;Tu veux dire : voici la moitié, puis le quart ;Compter les échelons ; tu rêves ce quadrille :Dieu, puis l’archange, et l’homme en regard du mandrille ;Eh bien, non. Tout n’est qu’Un. Sache, ô sombre écolier,Qu’on ne monte pas Dieu comme ton escalier ;Il est dans une ruche aussi bien que dans Rome ;Le ver n’est pas plus loin de l’infini que l’homme.Nous autres les songeurs que dévorent la faimEt la soif de connaître, et qui, sans peur, sans fin,Creusons l’éternité formidable et candide,Du côté noir, ainsi que du côté splendideOù l’on voit tant de vie et de flamme abonder,Nous avons beau guetter, contempler, regarder,Observer, épier, jamais nous n’aperçûmesPas plus ce que tu crois que ce que tu présumes.
Connaître à fond Celui qui Vit, ses attributs,Son essence, sa loi, son pouvoir, — de tels butsSont plus hauts que l’effort de l’homme qui trépasse.Les invisibles sont. Ils emplissent l’espace,Ils peuplent la lumière, ils parlent dans les bruits ;Mais ne ressemblent point à ce que tu construis.Renonce à fatiguer le réel de tes songes ;L’Ombre, en bas comme en haut, repousse tes mensonges ;Le tonnerre n’est pas l’ami ni l’ennemiDe ton Dieu que ne hait ni n’aime la fourmi ;Quand ta dévotion dresse un temple et s’y mure,L’ouragan en ricane et l’abeille en murmure’;Tu n’es pas moins raillé du nain que du géant ;Tes dragons sont d’airain, tes dieux sont de néant ;Tu peux les ciseler, mais non les faire vivre ;L’oiseau craint le serpent et perche sur ta guivre ;Sculpte tes déités ! dans leurs yeux de granitLe vautour fait sa fiente et le crapaud son nid !Toi-même tu rirais, si tu pouvais connaîtreÀ quel point tu ne peux, homme, rien faire naître,Rien construire en dehors des formes que tu vois ;À quel point tous tes arts, travaillant à la fois,Tes peintres, tes sculpteurs, sont nuls pour rien produireHors du cercle où tu vois un jour pâle te luire ;Jusqu’où sont puérils tes rêves délirants ;Quelle est, pour inventer, l’enfance des plus grands ;Combien est infécond Rembrandt, et dans quel langeSont encor Phidias, Rubens et Michel-Ange !La nature, l’aïeule aux mille sombres voixRugissantes parmi les antres et les bois,La nourrice des loups, des ours et des panthères,À des dessous profonds peuplés de noirs mystèresQui te feraient pâlir si tu les pénétrais,Et, dans l’énormité des eaux et des forêts,Riche en monstres, n’a pas besoin de tes chimères.
Crois-tu pas qu’épousant tes songes éphémères,Elle accepte ton hydre ou ta licorne, ayantSon tigre, son lion au regard flamboyant,Et son hippopotame horrible, et qu’elle abdiqueSon grand aigle des monts pour ton aigle héraldique ?Ah ! pauvre homme inutile et fou sous le ciel bleu,Tu ne peux faire un monstre et tu veux faire un Dieu !
Et puis quand tu l’auras, fort bien, que tu lui fassesDeux sexes comme à Fô, comme à Janus deux faces,Que tu l’ornes d’un tas de titres et de noms,Le voilà sur ses pieds, c’est Dieu, nous le tenons,Où le mettre ? En quel gouffre, homme ? ou dans quelle sphère ?Perceras-tu, toi l’homme, un trou dans la lumièrePour y loger ce Dieu que ton esprit formaD’un peu de Jupiter et d’un peu de Brahma ?Ce Zeus, cet Allah, ce Pan, que tu fabriquesAvec tes passions féroces et lubriques,Comment le mettras-tu dans les astres ? Quel clouPrendras-tu pour clouer au fond des cieux Vishnou ?Fusses-tu secondé d’Alcée et de Terpandre,Dis, comment feras-tu pour fixer, pour suspendre,Et pour faire tenir Erigone aux seins nus,Érynnis, Astarté, Bellone, la Vénus,Ces buveuses de sang et ces prostituées,Dans la façade énorme et pâle des nuées ?
Ah ! noir vivant, tu veux un Dieu ! Qu’en feras-tu ?Auras-tu moins d’orgueil, homme, et plus de vertu ?Embrasseras-tu l’homme ? aimeras-tu ton frère ?Deviendras-tu flambeau ? briseras-tu la guerre,
Ce vieux glaive éternel d’où dégoutte le sang ?Dis, jetteras-tu moins de pierres en passantAux penseurs, aux héros, aux martyrs, aux apôtres ?Laisseras-tu, devant l’affliction des autres,Entrer la pitié blanche et douce dans ton cœur ?Seras-tu plus pensif, plus grave et moins moqueur,Surtout pour les déchus et pour les incurables ?Seras-tu moins hautain devant les misérables,Plus doux pour l’insensé qu’entraînent ses penchants,Moins grand pour les petits et meilleur aux méchants ?Réponds, mêleras-tu, dis, un peu de tendresse,Ô juste, à ta justice, ô sage, à ta sagesse ?Feras-tu grâce au monstre en pleurs, et seras-tuUn Abel moins altier pour Caïn abattu ?Et, si tu n’es qu’un monstre et qu’un Caïn toi-même,Viendras-tu t’effarer à la lueur suprême,Et te prosterner, pâle, heureux, épouvanté,Sous la prodigieuse et clémente clarté ?Un Dieu tient de la place, homme, dans une sphère.Avant d’en vouloir un, il faut savoir qu’en faire.Un Dieu, quand ce n’est pas un port, c’est un péril.Ah ! la plupart du temps, sénile et puéril,Importunant les cieux, livide solitude,Tu veux un Dieu, de peur d’en perdre l’habitude,.Parce que du passé tu subis l’ascendant,Tu veux un Dieu, pour rien, pour faire, en attendantQue ton cadavre tombe au sépulcre et pourrisse,Ce que ton père a fait, ce qu’a fait ta nourrice,Par ennui, pour sentir sur ta tête un patron,Pour avoir quelque chose à mettre en ton juron.
Enfin te rends-tu compte un peu du vaste rêveOù ton destin commence, où ton destin s’achève,Qu’on nomme l’univers, et qui flotte infini ?
En vois-tu le côté fatal, blessé, puni ?Le lait coule, et le sang aussi ; l’esprit s’effraie.Sous la grande mamelle on voit la grande plaie.Lucine pleure ayant devant elle Atropos.Hélas ! hélas ! s’il est quelqu’un qui, sans repos,Crée, engendre et produit, homme, il est quelque choseQui sans trêve détruit, dévore et décompose.Ce fileur ne fait rien que pour ce déchireur.Les êtres sont épars dans l’indicible horreur.L’ombre en étouffe plus que le jour n’en anime.La lumière s’épuise à traverser l’abîme ;Les rayons dans l’éther s’enfoncent éperdus ;L’obscurité, vers qui tous les bras sont tendus,Livide, est toujours là qui fait la nuit, et creuseCe trou pour engloutir la clarté généreuse ;Quoi que fasse l’étoile et l’aube à l’horizon,Tout n’est qu’une malsaine et nocturne prison ;Malgré le vaste effort de l’aurore, tout souffre ;Quelle épaisseur de nuit ne faut-il pas au gouffrePour amortir la flèche énorme du soleil ?Eh bien, vois ! Mars est noir ; Saturne est-il vermeil ?Les azurs sont brumeux, les planètes sont pâles.Quant à ton globe à toi, des pleurs, des cris, des râles.Ta sphère a-t-elle un Dieu ? S’il existe, il démentSans cesse la beauté, l’astre, le firmament ;Que ce Dieu donne un chant aux oiseaux, qu’il revêteLe rossignol de joie et d’amour la fauvette,Qu’importe s’il les fait guetter par l’épervier !Soi-même s’abhorrer, soi-même s’envier,Telle est l’obscure loi de l’être lamentable.Ton affreux ciel mugit comme un bœuf dans l’étable ;Quant au genre humain, vois !Esclaves et bourreaux,Vil tas de cendre ayant pour tisons les héros,Paille éteinte d’un souffle et d’un souffle allumée,
Foule qu’on voit passer et dans de la fuméeFuir après qu’on l’a vue un instant se mouvoir !À peine en reste-t-il quelque chose de noir.Ses chefs n’ont pas de but, ses dieux n’ont pas de norme ;Rien que pour les nommer, son histoire est difforme ;Les canons remplaçant les chars armés de faulx,Des trônes, des bûchers, d’affreux arcs triomphaux,Des profils de césars équestres sous des porches,De toutes ces lueurs l’homme faisant des torches,Un reflux d’ombre après un flux de liberté,De la haine et du bruit, voilà l’humanité.La vie est de la nuit, la mort seule est lucide ;La science aboutit à l’âme suicide ;Tout ment ; et les esprits se blessent aux scalpels.Les sens à la raison font d’obscènes appels ;Sur la chair croît le vice, infâme parasite ;Le mal tente l’esprit, l’esprit tremblant hésite.La conscience est là pour régler ces débats ?Soit. Mais a-t-elle peur ? pourquoi parler si bas ?Vois ton indignité, dont tu fais ta victoire.Est-il, bien que le ciel ait aussi sa nuit noire,Un coin du firmament, d’ombre ou d’azur baigné,Qui ne jette sur l’homme un regard indigné ?Est-il une vertu que l’homme dans ses doutesN’ait flétrie ou niée ? Interroge-les toutes.Demande au dévouement, au courage, à l’amour,Ce qu’ils pensent de l’homme, âpre et vil tour à tour.La justice en a peur quand elle voit sa toge.Questionne sur lui la sagesse ; interrogeLa faiseuse d’ingrats, la mère au sein mordu,La bonté. Le devoir est un flambeau perdu.Qui grandit soudain penche, et qui naît périclite.Ô vivants, Démocrite aussi bien qu’Héraclite,Rabelais comme Job, Timon comme Pangloss,Tout s’écroule en chimère ou se fond en sanglots.Là, des pôles tombeaux, ici, des déserts mornes
Où rôdent le bubale et la vipère à cornes,Où le soleil emplit de venin les buissons,Où la lumière sert à faire des poisons.Le soir, comme un mourant les horizons blêmissent ;Ce globe, couvert d’eaux et d’arbres qui frémissent,Entrecoupe on ne sait quels cris et quels aboisDans un balancement de vagues et de bois.Tout menace et tout tremble ; et la mer accoutumeLa terre misérable à l’immense amertume.Homme, ton univers a l’air d’être inquiet.Devant qui ? Tout s’enfuit. Le jour craint, la nuit hait.L’être est un bloc confus de masques et de bouchesMêlés lugubrement dans des effrois farouches ;Comme deux oiseaux noirs sans fin se poursuivantL’éclair étreint la nuit dans la fuite du vent,Et la nature entr’ouvre au fond de ces alarmesSon œil mystérieux, noyé de sombres larmes.L’être est morne, odieux à sonder, triste à voir.De là les battements d’ailes du désespoir.
Tu dis : — Je vois le mal, et je veux le remède.Je cherche le levier, et je suis Archimède. —Le remède est ceci : Fais le bien. Le levier,Le voici : Tout aimer et ne rien envier.Homme, veux-tu trouver le vrai ? cherche le juste.
Mais quant au dogme, neuf et jeune, ou vieux et fruste,Quant aux saints fabliaux, quant aux religionsInoculant l’erreur dans leurs contagions,Semant les fictions, les terreurs, les présages,Quant à tous ces docteurs, à ces essaims de sages
Qui vont l’un maudissant ce que l’autre a béni,Qui, volant, bourdonnant, harcelant l’infini,Feraient abriter Dieu sous une moustiquaire,Quant au daïri roi, quant au pape vicaire,Quant à tous ces korans que chaque âge inventa,Edda, Veda, Talmud, King ou Zend-Avesta,Ce n’est qu’une confuse et perverse mêlée ;En les étudiant, ô pauvre âme aveuglée,Tu n’apprendras pas plus le réel qu’en cherchantÀ composer, avec des insultes, un chant !Et qu’importe, après tout, que l’homme prie ou croie ;Qu’avec son propre songe, inepte, il se foudroie ;Qu’il adore le Tout informe, ou l’esprit pur,Une statue en bronze ou bien un pan d’azur ;Que l’homme au ciel s’égare ou qu’il se fanatiseAvec la fauve odeur des bûchers qu’il attise ;Que sa religion ait des pieds et des mainsEt des sens, et se livre aux appétits humains,Ou soit vapeur, fumée, ombre ; que dans l’égliseSon Dieu se pétrifie ou se volatilise ;Que l’homme, impur, s’aveugle à suivre n’importe oùTantôt l’abstraction, tantôt le manitou ;Que ce soit la chandelle ou l’astre qu’il contemple ;Qu’il adore une idée ou qu’il adore un temple ;Que, croyant voir des dieux, au fond des bois épais,Il nomme Argès l’éclair, la foudre Stéropès ;Que, l’un couché dans l’or, l’autre nu sur des nattes,Le nègre ait ses tabous et César ses pénates ;Que le flamme encense en chlamyde de linLe morne Olympien, le noir Capitolin ;Qu’on ait un Dieu hantant l’alcôve impériale,Un pour le sénateur, un pour le curiale ;Que les dieux soient divers et mesurés aux rangs,Pour l’esclave petits et pour le maître grands ;Qu’en l’honneur d’un Indra quelconque, le brahmineSe laisse dévorer vivant par la vermine ;
Qu’on se damne en carême à manger du jambon ;Que pour faire un saint Pierre un Jupiter soit bon,Et que la foule, au fond des hautes basiliques,Use un orteil païen de baisers catholiques,Si bien qu’un vieux Très-Haut ressert et se revend,Et qu’avec un dieu mort on bâcle un saint vivant ;Qu’ainsi qu’un terre-neuve attaque un boule-dogue,La mosquée en fureur morde la synagogue ;Que Rome ait en dédain Moscou ; que BorgiaSoit pour la Vierge et non pour la Panagia ;Que les frontons sacrés changent d’hiéroglyphe ;Que le blanc d’Hildebrand soit le noir de Caïphe ;Que l’homme à Mahomet donne un dôme écrasé,À Notre-Dame un chœur fait en bois menuisé,Au grand éléphant blanc un éventail de plumes ;Qu’il ait ses dieux brochés en plusieurs gros volumes ;Qu’il discute si c’est le Pinde, âpre coteau,Qui vit l’hydre déesse, Amphitrite Céto,Sortir de la mer bleue et triste, ou si l’ÉlideLa première aperçut l’effroyable annélide ;Qu’il donne Thèbe aux sphinx et Tyr aux belzébuths ;Qu’il appelle le jour Adonis ou Phébus ;Qu’il écoute de Pan les invisibles flûtes ;Qu’il bâtisse un cromlech avec des pierres brutes,Ou fasse à Phidias sculpter le Parthénon ;Qu’il juche Dieu sur l’aigle ou bien sur un ânon ;Qu’il serve le Baal avec la Baaltide ;Qu’il soit évêque, et propre, ou derviche, et fétide,Vil caloyer barbu, beau diacre tonsuré,Très révérend ministre, ou monsieur le curé ;Que la sottise autour du mensonge se groupe ;Que le meilleur orfèvre, avec sa bonne loupe,Ne puisse distinguer les dieux vrais des dieux faux ;Que le rêve ait Endor, que la chair ait Paphos ;Qu’avant de croire en Dieu, le genre humain le crée ;Que sous la pression de la crainte sacrée,Que, sous la pesanteur des vagues régions,
Les superstitions et les religionsSortent de son esprit comme l’eau des éponges ;Que, sans savoir pourquoi, dans un noir tas de songes,Il choisisse tel dogme ou tel autre ; qu’en bloc,Acceptant Irmensul, il rejette Moloch ;Qu’il adopte une idole infâme et s’en entiche,Faisant le délicat pour quelque autre fétiche ;Que, sur Dieu, pour savoir s’il est de bonne humeur,Il consulte le vent ou le flot en rumeur,Ou la flamme, ou l’oiseau planant dans des tempêtes ;Qu’il nourrisse ce Dieu de la viande des bêtes,De gâteaux sans levain ou de pain trois fois cuit,Qu’est-ce que cela fait, homme, au puits de la nuit ?Qu’est-ce que cela fait au précipice énorme,Où la vie en de l’ombre et du vent se transforme,Où le songeur hagard n’aperçoit vaguementQu’un incommensurable et sombre écroulement,Où le jour, blêmissant dans les vides sans bornes,Meurt dans l’aveuglement des immensités mornes !Invente, si tu veux, toi, ta doctrine aussi,Et quand tu l’auras faite et construite, crois-y ;Combine, tu le peux, d’autres idolâtries.Après ces tourbillons de croyances flétries,Après ces larves, Bel, Ammon, Janus, Rhéa,Osiris, Odin, Thor, que la guerre créa,Ces enfers, ces édens, ces cieux, ces rêveries,Et les houris donnant la main aux walkyries,Homme, après le dieu bœuf, après le dieu dragon,Après Chronos, après Magog, après Dagon,Apportés, remportés par les nuits grandissantes,Qu’importe à l’infini livide que tu sentesUne religion de plus, flottant au bordDe tout ce que tu fais dans la brume du sort,Promener sur ton front son souffle de fantôme,Et, dans l’ombre sans forme, où tu rêves un dôme,
Dans le ciel, plus menteur et plus noir que la mer,Un Dieu de plus passer sur le poil de ta chair !
Toute religion, homme, est un exemplaireDe l’impuissance ayant pour appui la colère.Toute religion est un avortementDu rêve humain devant l’être et le firmament ;Le dogme, quel qu’il soit, juif ou grec, rapetisseÀ sa taille le vrai, l’idéal, la justice,La lumière, l’azur, l’abîme, l’unité ;Il coupe l’absolu sur sa brièveté ;Tous les cultes ne sont, à Memphis comme à Rome,Que des réductions de l’éternel sur l’homme,Fragments d’indivisible, ombres de la clarté,Masques de l’infini pris sur l’humanité.Leur tonnerre est un bras qui lance un dard de soufre ;Leur cercle n’admet pas l’immensité ; leur gouffreEst comblé d’un Odin ou d’un Adonaï.Eh bien, penseurs, niez Olympe et Sinaï ;Au lieu de ce vain ciel qui sur un mont s’appuie,Et d’Éole trouant les outres’de la pluie,Et des quatre chevaux d’Apollon hennissantDe joie et de fureur vers la nuit qui descend ;Au lieu de ces palais de nuage et de flammesOù flottent, transparents, des dieux hommes et femmes,Où, les foudres au poing, rôdent tous ces fléauxQue l’homme appelle Allah, Sabaoth, Fô, Théos ;Au lieu de l’éléphant pontifical qui groupesur sa tête les cieux et l’enfer sur sa croupe ;Au lieu de cette mer du désert ténébreuxQui laisse fuir Moïse et passer les HébreuxEntre ses flots ainsi qu’entre deux murs de verre ;
Au lieu de cette lune étrange du Calvaire,Toute rouge du sang que Jésus a sué ;Au lieu du faux soleil qu’arrête Josué,Et de l’eau sur laquelle un Christ étoile marche,Montrez aux bonzes noirs, gardant le temple et l’arche,Quoi ? la Réalité, ce prodige inouï,La lumière, ce vaste aspect épanoui,La mort créant la vie, et transformant la tombeEn crèche où fait son nid l’âme, cette colombe,Le miracle des gaz, des forces, des aimants,L’infini ténébreux, plein d’éblouissements,L’ombre ayant des soleils plus que la mer n’a d’ondes,La confrontation formidable des mondes,L’étoile, astre central, et la terre tournant,L’homme, atome perdu dans ce tout rayonnant,Les comètes, les feux, les souffles, les bolides,Les sphères tourbillons et les globes solides,Les univers sans fin, splendides visions,Et les créations et les créations ;Montrez les profondeurs saintes ; montrez aux prêtresLes abîmes de vie et les océans d’êtres,Vous les verrez crier : Cela n’est pas ! horreur !Vous verrez se ruer les cultes eh fureur,Païens, sur Hicétas, chrétiens, sur Galilée,Et l’autel tressaillir sur la terre ébranlée,Et les pâles docteurs frémir dans le saint lieu,Et les religions reculer devant Dieu.
Fanatismes ! terreurs ! la fable est sur les hommes !Sur tous ces yeux fermés faisant de sombres sommes !Quel rêve ! quel monceau d’olympes insensés !Que d’effroi ! que d’enfer !Assez, prêtres ! assez !
La bacchante au flanc nu rit dans le bois infâme ;L’Indou qui saigne et pend aux crocs de fer, se pâme ;La mère, avec la chair de son enfant, nourritLe dieu-fournaise aux dents de feu, Baal-Bérith ;Ici, temple à la Nuit ; là, temple à la Famine ;Le cheval de Piman de la Mecque chemineSur des hommes couchés à terre, qui lui fontUn fumier de leur âme, un pavé de leur front ;La Chine donne aux mœurs, aux arts, aux lois, aux codesLa forme monstrueuse et folle des pagodes.Que d’hommes ont vécu sans jamais être nés !Et ceux-ci, ces croyants épris et forcenésSur qui le sphinx romain pose ses larges griffes,Que d’affreux hommes dieux, qu’ils appellent pontifes,Courbent sous leur vil sceptre, infaillible, accepté,Insolent pour l’azur et pour l’éternité,Oh ! les infortunés ! est-il rien de plus tristeQue leur sinistre foi dans la Rome papiste !Rome, charnier sous l’aigle, est, sous la croix, bazar.Quel est le plus hideux de Pierre ou de César ?Rome a l’un après l’autre. Épouvantable liste !Ce vampire c’est Jean, ce spectre c’est Caliste ;Boniface a des fils de ses nièces ; UrbainFait saigner et mourir cinq prêtres dans leur bain ;Borgia dans Gomorrhe y serait une tache ;Grégoire tient la torche et Sixte tient la hache ;Félix est un désastre et Simplicius ment ;Cet Innocent brûlait les hommes, ce ClémentLes massacrait, ce Pie est un vendeur du temple ;Jule est l’épouvantail comme Christ est l’exemple ;Toutes les passions se tenant par la main,Toute la turpitude et tout l’orgueil humainSe donnent rendez-vous dans la ville éternelle ;Tout vient là, dol, parjure, impureté charnelle,Tous les forfaits connus et tous les inconnus,
Tous les crimes masqués et tous les vices nus ;Rome appelle à son lit tous ces passants infâmes ;Rome, l’entremetteuse et la marchande d’âmes,Rit, et se prostitue, une tiare au front ;Et, tandis que Brutus tressaille de l’affrontEt que Trajan frémit sur sa haute colonne,Eux, ces fous, se livrant à cette Babylone,Chantent, et, croyant voir la céleste Sion,D’elle ils adorent tout, fraude, inquisition,La luxure, l’horreur, le bûcher, le massacre,Et les saints qu’elle fait et les rois qu’elle sacre,Et, l’extase au cœur, fiers du joug, captifs, amants,Ils respirent l’odeur de ses vomissements !Et dire que la terre est tout entière en proieAux affirmations de ces prêtres sans joie,Sans pitié, sans bonté, sans flambeau, sans raison,Dont l’ombre, l’ombre, l’ombre et l’ombre est l’horizon !