Épître 10
Épîtres
ÉPÎTRE X.
À MADAME DE ***.
(1716)
De cet agréable rivageOù ces jours passés on vous vitFaire, hélas ! un trop court voyage,Je vous envoie un manuscritQui d’un écrivain bel espritN’est point assurément l’ouvrage,Mais qui vous plaira davantageQue le livre le mieux écrit :C’est la recette d’un potage.Je sais que le dieu que je sers,Apollon, souvent vous demandeVotre avis sur ses nouveaux airs ;Vous êtes connaisseuse en vers ;Mais vous n’êtes pas moins gourmande.Vous ne pouvez donc trop payerCette appétissante recetteQue je viens de vous envoyer.Ma muse timide et discrèteN’ose encor pour vous s’employer.Je ne suis pas votre poëte ;Mais je suis votre cuisinier.Mais quoi ! le destin, dont la haineM’accable aujourd’hui de ses coups,Sera-t-il jamais assez douxPour me rassembler avec vousEntre Comus et Melpomène,Et que cet hiver me ramèneVersifiant à vos genoux ?Ô des soupers charmante reine,Fassent les dieux que les Guerbois
Vous donnent perdrix à douzaine,Poules de Caux, chapons du Maine !Et pensez à moi quelquefois,Quand vous mangerez sur la SeineDes potages à la Brunois.