Épître 11
Épîtres
ÉPÎTRE XI.
À SAMUEL BERNARD,
AU NOM DE MADAME DE FONTAINE-MARTEL.
C’est mercredi que je soupai chez vous,Et que, sortant des plaisirs de la table,Bientôt couchée, un sommeil prompt et douxMe fit présent d’un songe délectable.Je rêvai donc qu’au manoir ténébreuxJ’étais tombée, et que Pluton lui-mêmeMe menait voir les héros bienheureux,Dans un séjour d’une beauté suprême.Par escadrons ils étaient séparés :L’un après l’autre il me les fit connaître.Je vis d’abord modestement parésLes opulents qui méritaient de l’être.« Voilà, dit-il, les généreux amis ;En petit nombre ils viennent me surprendre :Entre leurs mains les biens ne semblaient misQue pour avoir le soin de les répandre.Ici sont ceux dont les puissants ressorts,Crédit immense, et sagesse profonde,Ont soutenu l’État par des effortsQui leur livraient tous les trésors du monde.Un peu plus loin, sur ces riants gazons,Sont les héros pleins d’un heureux délire,
Qu’Amour lui-même en toutes les saisonsFit triompher dans son aimable empire.Ce beau réduit, par préférence est faitPour les vieillards dont l’humeur gaie et tendreParaît encore avoir ses dents de lait,Dont l’enjouement ne saurait se comprendre.« D’un seul regard tu peux voir tout d’un coupLe sort des bons, les vertus couronnées ;Mais un mortel m’embarrasse beaucoup ;Ainsi je veux redoubler ses années.Chaque escadron le revendiquerait.La jalousie au repos est funeste :Venant ici, quel trouble il causerait !Il est là-haut très-heureux ; qu’il y reste. »