Épître 17

Voltaire (1694–1778)

Épîtres

ÉPÎTRE XVII.

À MONSIEUR DE LA FALUÈRE DE GENONVILLE,

CONSEILLER AU PARLEMENT, ET INTIME AMI DE L’AUTEUR.

SUR UNE MALADIE.

(1719)

Ne me soupçonne point de cette vanitéQu’a notre ami Chaulieu de parler de lui-même,Et laisse-moi jouir de la douceur extrêmeDe t’ouvrir avec libertéUn cœur qui te plaît et qui t’aime.De ma muse, en mes premiers ans,Tu vis les tendres fruits imprudemment éclore ;Tu vis la calomnie avec ses noirs serpentsDes plus beaux jours de mon printempsObscurcir la naissante aurore.D’une injuste prison je subis la rigueur :Mais au moins de mon malheurJe sus tirer quelque avantage :J’appris à m’endurcir contre l’adversité,Et je me vis un courage

Que je n’attendais pas de la légèretéEt des erreurs de mon jeune âge.Dieux ! que n’ai-je eu depuis la même fermeté !Mais à de moindres alarmesMon cœur n’a point résisté.Tu sais combien l’amour m’a fait verser de larmes ;Fripon, tu le sais trop bien,Toi dont l’amoureuse adresseM’ôta mon unique bien ;Toi dont la délicatesse,Par un sentiment fort humain,Aima mieux ravir ma maîtresseQue de la tenir de ma main.Ts me vis sans scrupule en proie à la tristesse :Mais je t’aimai toujours tout ingrat et vaurien ;Je te pardonnai tout avec un cœur chrétien,Et ma facilité fit grâce à ta faiblesse.Hélas ! pourquoi parler encor de mes amours ?Quelquefois ils ont fait le charme de ma vie :Aujourd’hui la maladieEn éteint le flambeau peut-être pour toujours.De mes ans passagers la trame est raccourcie ;Mes organes lassés sont morts pour les plaisirs ;Mon cœur est étonné de se voir sans désirs.Dans cet état il ne me resteQu’un assemblage vain de sentiments confus,Un présent douloureux, un avenir funeste,Et l’affreux souvenir d’un bonheur qui n’est plus.Pour comble de malheur, je sens de ma penséeSe déranger les ressorts ;Mon esprit m’abandonne, et mon âme éclipséePerd en moi de son être, et meurt avant mon corps.Est-ce là ce rayon de l’essence suprêmeQu’on nous dépeint si lumineux ?Est-ce là cet esprit survivant à nous-même ?Il naît avec nos sens, croît, s’affaiblit comme eux :Hélas ! périrait-il de même ?Je ne sais ; mais j’ose espérerQue, de la mort, du temps, et des destins le maître,

Dieu conserve pour lui le plus pur de notre être,Et n’anéantit point ce qu’il daigne éclairer.