Épître 22

Voltaire (1694–1778)

Épîtres

ÉPÎTRE XXII.

AU CARDINAL DUBOIS.

(1721)

Quand du sommet des Pyrénées,S’élançant au milieu des airs,La Renommée à l’universAnnonça ces deux hyménéesPar qui la Discorde est aux fers,Et qui changent les destinées,L’âme de Richelieu descendit à sa voixDu haut de l’empyrée au sein de sa patrie.Ce redoutable génieQui faisait trembler les rois,Celui qui donnait des loisÀ l’Europe assujettie,A vu le sage Dubois,

Et pour la première foisA connu la jalousie.Poursuis : de Richelieu mérite encor l’envie.Par des chemins écartés,Ta sublime intelligence,À pas toujours concertés,Conduit le sort de la France ;La fortune et la prudenceSont sans cesse à tes côtés.Alberon pour un temps nous éblouit la vue ;De ses vastes projets l’orgueilleuse étendueOccupait l’univers saisi d’étonnement :Ton génie et le sien disputaient la victoire.Mais tu parus, et sa gloireS’éclipsa dans un moment.Telle, aux bords du firmament,Dans sa course irrégulière,Une comète affreuse éclate de lumière ;Ses feux portent la crainte au terrestre séjourDans la nuit ils éblouissent,Et soudain s’évanouissentAux premiers rayons du jour.