La Roussâlka

Alexander Pushkin (1799–1837)

La ROUSSÂLKA

Scène PREMIÈRE

(Le rivage du Dnieper. — Un moulin.)

LE MEUNIER ET SA FILLE.

le meunier.

Voilà comme vous êtes, vous autres jeunes filles. Vous êtes toutes des sottes. Si vous avez eu la bonne chance de mettre la main sur un homme qui ne soit pas du commun, tâchez de le retenir. Et comment ? avec une conduite sage et honnête. Il faut l’attirer, tantôt par des caresses et tantôt par des sévérités ; quelquefois, d’une façon détournée, lui parler mariage, et surtout garder l’honneur virginal. C’est un trésor sans prix, et semblable à la parole, qui, une fois lâchée, ne se rattrape plus. Et si l’on vient à perdre tout espoir de mariage, il faut au moins s’assurer quelques profits, à soi ou à ses parents. On doit se dire : il ne m’aimera pas toujours ; il ne sera pas toujours à me choyer. Mais bast… vous êtes bien gens à vous mettre en tête une conduite raisonnable : tout de suite vous devenez folles ; vous ne demandez pas mieux que de céder à tous ses caprices ; vous êtes prêtes à vous pendre au cou de votre cher ami tout le long de la journée. Et pst… voilà le bon ami parti et sa trace même a disparu, et vous restez avec rien. Ah ! oui, vous êtes toutes des folles ! Ne t'avais-je pas dit cent fois : « Eh ! fillette, prends garde ; ne bâille pas quand ton bonheur passe ; ne laisse pas échapper le kniaz, et ne te perds pas comme une niaise. » Qu'as-tu fait de mes avis ? Maintenant, te voilà plantée là, et il ne te reste qu'à pleurer éternellement ce que tu ne peux plus ravoir.

La fille À quoi donc vois-tu qu'il m'ait abandonnée ?

Le meunier À quoi ? Mais, auparavant, combien de fois venait-il à notre moulin ? chaque jour de Dieu, et souvent deux fois par jour ; puis, plus rarement. Et voici le neuvième jour qu'il n'est venu. Que peux-tu dire à cela ?

La fille Il est occupé. Que de soins n'a-t-il pas ? Ce n'est pas un meunier, lui ; ce n'est pas pour lui que l'eau travaille. Il m'a souvent dit que ses travaux étaient les plus lourds de tous.

Le meunier Oui, crois-le. Quand les kniaz travaillent-ils ? et qu'est-ce que leur travail ? Chasser les renards et les lièvres, donner des fêtes, piller les voisins et vous séduire, vous autres pauvres filles. Voilà vraiment un homme bien à plaindre. L'eau travaille pour moi !... Mais je n'ai de repos ni jour ni nuit. Et puis, toujours à réparer : là c'est pourri, ici ça coule. Si du moins tu avais su tirer du kniaz quelque pauvre petit argent pour réparer mon moulin, ce serait toujours quelque chose.

La fille Ah !...

Le meunier Qu'est-ce ?

La fille J'entends le bruit des pas de son cheval. C'est lui ! c'est lui !

Le meunier Voyons, fille, n'oublie pas cette fois mes conseils... Souviens-toi...

La fille Le voilà !

(Entre le kniaz. — Son écuyer emmène son cheval.)

Le kniaz Bonjour, ma bien-aimée. — Bonjour, meunier.

Le meunier Sois le bienvenu, gracieux kniaz ; il y a longtemps que nous n'avions vu la lumière de tes yeux. Je vais te préparer un petit repas. (Il sort.)

La fille Enfin tu t'es souvenu de moi ! N'as-tu pas conscience de m'avoir si longtemps tourmentée par cette cruelle attente ? Que ne m'est-il pas venu à la tête ? par quelles terreurs ne me suis-je pas effrayée moi-même ? Tantôt je pensais que ton cheval t'avait emporté dans un marais ou dans un précipice ; tantôt qu'un ours t'avait terrassé dans une forêt déserte, ou que tu étais malade, ou que tu avais cessé de m'aimer... Grâce à Dieu, tu es sain et sauf, et tu m'aimes comme auparavant, n'est-ce pas ?

Le kniaz Plus qu'auparavant, mon ange.

La fille Tu es triste, pourtant. Qu'as-tu ?

Le kniaz Je suis triste, il te semble ? Oh ! non ! je suis toujours gai dès que je te vois.

La fille Non ! non ! quand tu es gai, tu t'écries de loin, en te hâtant d'arriver : « Où est ma colombe ? » Et puis tu m'embrasses, et puis tu me demandes si je suis contente de te revoir. Mais aujourd'hui tu m'écoutes en silence ; tu ne me presses point dans tes bras ; tu ne baises pas mes yeux. Quelque chose te trouble. Qu'est-ce donc ? Serais-tu fâché contre moi ?

Le kniaz Je ne veux pas feindre inutilement. Tu as deviné. Je porte dans mon cœur un lourd chagrin. Et tu ne peux ni le dissiper par tes caresses, ni le soulager, ni le partager même.

La fille Il m'est bien dur de ne pas être chagrinée de ton chagrin. Dis-moi ton secret. Si tu le permets, je pleurerai ; si tu ne le permets pas, je te promets de ne pas te dépiter par une seule larme.

Le kniaz, à part Pourquoi hésiterais-je ? Le plus vite est le mieux. (Haut.) Ah ! ma chère âme, tu sais bien qu'il n'y a pas sur la terre de félicité constante. Ni la noblesse, ni la beauté, ni la force, ni la richesse, rien ne peut éviter le malheur ici-bas. Et nous... n'est-ce pas, ma colombe ? nous avons été heureux. Moi, du moins, j'ai été heureux par ton amour, et, quoi qu'il m'arrive, où que je sois dans l'avenir, je me souviendrai toujours de toi, ma bien-aimée. Rien au monde ne saurait remplacer ce que j'aurai perdu.

La fille Je ne comprends pas encore tes paroles, et je suis toute glacée... Un malheur nous menace ; la séparation peut-être ?

Le kniaz Tu l'as dit ; nous devons nous séparer.

La fille Qui nous séparera ? Ne suis-je pas la maîtresse de te suivre partout ? Je m'habillerai en garçon, je te suivrai fidèlement, en voyage, à la guerre. Je ne crains pas la guerre, pourvu que je te voie. Non, non, je ne te crois pas. Ou tu veux éprouver mes pensées, ou tu plaisantes d'une méchante plaisanterie.

Le kniaz Non ; les plaisanteries ne me viennent pas à l'esprit aujourd'hui, et je n'ai nul besoin de t'éprouver. Je ne me prépare, ni pour un long voyage, ni pour la guerre ; je reste à la maison, et pourtant je dois te dire adieu pour jamais.

La fille Attends... Maintenant je comprends tout. Tu te maries. (Le kniaz se tait.) Tu te maries ?

Le kniaz Que faire ? je m'en rapporte à toi. Les kniaz ne sont pas libres comme vous autres jeunes filles. Ce n'est point par le cœur qu'ils choisissent leurs compagnes, mais par les calculs d'autrui, et pour l'avantage d'autrui. Ton chagrin.. Dieu et le temps le consoleront ; ne m'oublie pas. Prends en souvenir de moi cette paviazka... Non, je vais te la mettre moi-même. Et puis, j'ai apporté ce collier ; prends-le aussi. Voici encore... c'est ce que j'ai promis à ton père. Donne-lui cela. (Il lui met dans la main un sac plein d'or.) Adieu !

La fille Attends... je dois te dire... je ne sais plus quoi.

Le kniaz Tâche de te souvenir.

La fille Pour toi je suis prête... Non, ce n'est pas cela... attends... Il est impossible qu'en effet, et pour toujours, tu m'abandonnes... non, ce n'est pas encore cela... Ah ! je me souviens... Aujourd'hui, pour la première fois, ton enfant a remué sous mon cœur.

Le kniaz Malheureuse !... Comment faire ?... Conserve-toi du moins pour lui. Je n'abandonnerai ni ton enfant, ni toi. Avec le temps, peut-être, je reviendrai vous voir. Console-toi, cesse de t'affliger, viens que je t'embrasse pour la dernière fois. (S'en allant.) Ouf ! c'est fini... je respire..., je m'attendais à un orage, mais tout s'est passé tranquillement. (Il sort. — La fille reste immobile, les joyaux sur la tête, et le sac d'or à la main.)

(Entre le meunier.)

Le meunier Ne nous feras-tu pas, kniaz, l'fionneur d'entrer au moulin ?... Mais où est-il donc ? Dis, qu'est devenu notre kniaz ?... Oh ! oh ! oh ! quelle paviazka ! toute en pierres précieuses ! ça a l'air de brûler comme des cierges. Et ce collier !... ah ! voilà un cadeau de tzar. Quel bienfaiteur !... Et cela, qu'est-ce ? un sac. N'est-ce pas de l'argent ?... Mais que fais-tu là, immobile, sans dire un mot ? Serais-tu devenue folle de cette joie inattendue, ou hébétée ?

La fille Je n'y crois pas ; ce ne peut pas être. Je l'ai tant aimé !... Est-ce une bête sauvage ? A-t-il le cœur fauve ?

Le meunier De qui parles-tu ?

La fille Dis-moi, père, comment ai-je pu le fâcher ? Ma beauté, en une semaine, a-t-elle disparu ? Lui a-t-on donné un philtre ?

Le meunier Que veux-tu dire ?

La fille Oh ! père ! il est parti... le voilà qui galope. Et moi, folle, je l'ai laissé partir ! je ne me suis pas accrochée aux pans de son caftan ; je ne me suis pas pendue à la bride de son cheval ! Que ne m'eût-il coupé les deux bras jusqu'au coude ! que ne m'eût-il écrasée sur la place !

Le meunier Fille, fille...

Le meunier Vois-tu, les kniaz ne sont pas libres comme nous autres jeunes filles ; ils ne choisissent pas leurs femmes par le cœur ; mais ils sont libres, eux, de nous courtiser, de faire des serments, de pleurer même et de nous dire : Je te conduirai dans mon splendide térem, dans la chambre la plus secrète, et je te couvrirai de drap d'or et de velours rouge. Ils sont libres d'apprendre aux pauvres filles à se lever dès minuit à leur coup de sifflet, et à les attendre, tapies dans un coin, jusqu'à l'aurore ; ils sont libres d'amuser leur cœur de kniaz avec nos malheurs. Ensuite.... « Adieu ! Va-t'en, ma petite colombe, va où tu voudras, aime qui te plaira... »

Le meunier J'entends.

La fille Mais la fiancée... qui est-ce ? contre qui m'a-t-il échangée ? Oh ! je le saurai ! j'arriverai jusqu'à elle... je dirai à la scélérate : « Lâche-nous ! tu sais bien que deux louves ne vivent pas dans le même ravin. »

Le meunier Eh ! folle, du moment que le kniaz a pris une fiancée, qui peut l'en empêcher ? Ne t'avais-je pas dit...

La fille Et il a pu, comme un honnête homme, me dire adieu ! me donner des présents, de l'argent même ! Il voulait me dorer la langue pour que la mauvaise renommée de son action ne se répandît pas et n'arrivât pas jusqu'à sa jeune femme. Ah ! oui... j'oubliais... il m'a chargée de te donner cet argent pour te remercier de tes complaisances, de ce que tu as permis à ta fille de se traîner à sa suite, de ce que tu n'as pas été son gardien sévère. Ma perte, tu vois, te sera profitable. (Elle lui donne le sac d'argent.)

Le meunier, en pleurant. Oh ! jusqu'où ai-je vécu ? et qu'a-t-il plu à Dieu de me faire entendre ? C'est un péché à toi de faire un si amer reproche à ton propre père. Je n'ai que toi dans le monde ; tu es la seule consolation de ma vieillesse ; comment pouvais-je être sévère envers toi ? Ne suffit-il pas que Dieu m'ait ainsi puni de ma faiblesse ?

La fille Oh ! j’étouffe.... un froid serpent me serre la gorge... C’est un serpent, non un collier qu’il m’a mis autour du cou. (Elle arrache le collier.) Voilà comment je voudrais te déchirer, serpent venimeux, toi, maudite, qui nous a séparés !...

Le meunier Tu délires, fille.

La fille, ôtant sa paviazka. Voici ma couronne, la couronne de ma honte ! c’est avec elle que nous a couronnés l’ennemi perfide, quand j’ai renié ce que j’avais si chèrement gardé jusque-là. Nous voici découronnés. Péris, infâme couronne ! (Elle la lance dans le fleuve.) Et moi avec toi. (Elle s’y jette.)

Le meunier, tombant évanoui. Oh ! malheur ! malheur !

Scène II

Le térem du kniaz. — Une noce. — Les jeunes époux sont assis à table. — Des convives. — Un chœur de jeunes filles.

Le svat Nous venons de célébrer une gentille petite noce. — Salut à vous, kniaz et jeune kniaguigna ; que Dieu vous accorde de vivre en parfait amour et bon conseil, et qu'il nous accorde à nous de venir souvent à vos fêtes. — Eh bien ! jolies fillettes, pourquoi vous taisez-vous ? pourquoi vous tenez-vous en place, mes blanches colombes ? Avez-vous chanté toutes vos chansonnettes ? ou vos gosiers sont-ils déjà desséchés ?