Béranger
Les rues de Paris
Dans ce Paris plein d’or et de misère,En l’an du Christ mil sept cent quatre-vingt,Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand-père,Moi, nouveau né, sachez ce qui m’advint :Rien ne prédit la gloire d’un OrphéeÀ mon berceau qui n’était pas de fleurs ;Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs,Me trouve un jour dans les bras d’une fée ;Et cette fée, avec de gais refrains,Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Le bon vieillard lui dit, l’âme inquiète :« À cet enfant quel destin est promis ? »Elle répond : « Vois-le, sous ma baguette,Garçon d’auberge, imprimeur et commis.Un coup de foudre ajoute à mes présages.Ton fils atteint va périr consumé ;Dieu le regarde, et l’oiseau raniméVole en chantant braver d’autres orages............Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse,Éveilleront sa lyre au sein des nuits. »Le vieux tailleur s’écrie : « Eh quoi ! ma filleNe m’a donné qu’un faiseur de chansons !Mieux jour et nuit vaudrait tenir l’aiguilleQue, faible écho, mourir en de vains sons.
Va, dit la fée, à tort tu t’en alarmes ;De grands talents ont de moins beaux succès.Ses chants légers seront chers aux Français,Et du proscrit adouciront les larmes. »