Stances d’Amaury

Charles Augustin Sainte-Beuve (1804–1869)

Suite de Joseph Delorme

STANCES D’AMAURY

Et l’Univers, qui, dans son large tour,Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres,Sans savoir où tomber, tombera quelque jour !

Maynard.

Volupté, Volupté traîtresse,Qui toujours reviens et séduis,Qui, sur le soir de la jeunesse,Encore appesantis mes nuits ;Qui n’as qu’à vouloir ton esclave,Et, comme autrefois, l’enlaçant,Ô Fais fuir l’étude déjà graveEt le calme recommençant ;Désastre, amertume et ruine,Plaie à des flancs toujours rouverts,Si j’ai senti ton mal qui mineEt tous les dons que tu nous perds,

Oh ! du moins, Volupté fatale,Il est en toi de grands secretsCar trop d’innocence s’exhaleSouvent en trop joyeux attraits ;De ton délire une âme avareGarde à tout des voiles plus beaux :Et, comme au printemps qui répare,Des fleurs dérobent les tombeaux.Chaque illusion renaît viteAu cœur sobre et longtemps sevré ;On aime, on s’enchante, on s’irrite ;On renage au fleuve azuré.Oh ! du moins, Volupté pâlie,Tu romps toute fausse lueur ;Par toi, quelle mélancolie,Reflet plus vrai, sinon meilleur !Comme, après ta mordante rageEt tes vifs aiguillons passés,Dans la langueur qui suit l’outrage,Le lendemain des sens lassés,Oh ! comme alors la vue erranteSaisit le monde en un vrai jour !Quelle lumière indifférenteGlisse, pénètre tour à tour,Ôte son fard à chaque aurore,Nous fait voir au changeant tableauLa fleur mourir après éclore,Et le gravier dans la belle eau !

Comme on sent la mort sous la vie !Comme on n’épouse aucune ardeur !Comme le peu que signifie,Entêté de sa propre odeur,L’orgueil humain avec ses haines,Et les mensonges des partis,Et tant d’assertions hautaines,Ne nous sont que bruits amortis !Quelle lente et ferme sagesseVaudrait pour son plus chaste amantCe jour aisé qui nous caresseComme un astre pâle et clément,Comme un astre sans étincelle,Sans terreur ni feux courroucés,Mais funèbre, et qui nous révèleLa fin des mondes commencés ?Penser rêveur et non morose,Et qui nous incline à la mort !Tendre tiédeur qui nous disposeEt qui détache sans effort !Oh ! sous le couchant qui s’abaisse,Ces soirs des jours voluptueux,Avec douceur, avec tristesse,L’œil en pleurs, comme on consent mieux,Comme on consent, de la colline,À descendre aussi pas à pasLe déclin où tout s’achemine,La pente où ne manquera pas

Tout ce qui fut beau, ce qu’on aime,Objets légers, êtres plus chers,Pyrrha, Lydé, Laure elle-même,Où va lui-même l’Univers !