Le Songe

Charles Augustin Sainte-Beuve (1804–1869)

Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme

LE SONGE

Quand autrefois dans cette arène,Où tout mortel suit son chemin,En coureur que la gloire entraine,Je m’élançais, l’âme sereine,En flambeau brillant à la main ;Des Muses belliqueux élève,Quand je rêvais nobles assauts,Couronne et laurier, lyre et glaive,Étendards poudreux qu’on enlève,Baisers cueillis sous des berceaux ;Partout vainqueur, amant, poëte,Pensais-je, hélas ! que mon flambeau,Au lieu de triomphe et de fête,

N’éclairerait que ma défaiteEt mes ennuis jusqu’au tombeau ?La destinée à ma jeunesseSemblait sourire avec amour ;J’aimais la vie avec ivresse,Ainsi qu’on aime une maîtresseAvant la fin du premier jour.Il a fui, mon rêve éphémère…Tel, d’un sexe encore incertain,Un bel enfant près de sa mèrePoursuit la flatteuse chimèreDe son doux rêve du matin.Tout s’éveille, et, lui, dort encore ;Déjà pourtant il n’est plus nuit ;L’aube blanchit devant l’Aurore :Sous l’œil du Dieu qui la dévore,L’Aurore rougit et s’enfuit.Il dort son sommeil d’innocence ;Avec l’aube son front blanchit ;Puis par degrés il se nuanceAvec l’Aurore qui s’avanceEt qui bientôt s’y réfléchit.Un voile couvre sa prunelleEt cache le ciel à ses yeux ;Mais un songe le lui révèle ;En songe, son âme étincelleDes rayons qui peignent les cieux.

Ô coule, coule, onde nouvelle,Suis mollement ton cours vermeil !Peux-tu jamais couler plus belleQue sous la grotte maternelle,Aux premiers rayons du soleil ?Que j’aime ce front sans nuage,Qu’arrose un plus frais coloris !Bel enfant, quel charmant présageParmi les fleurs de ton visageFait soudain éclore un souris ?Dans la vie encore ignoréeAs-tu cru voir un bonheur pur ?Un Ange te l’a-t-il montréeBrillante, sereine, azurée,À travers ses ailes d’azur ?Ou quelque bonne fée Urgèle,Promettant palais et trésorAu filleul mis sous sa tutelle,Pour te promener t’aurait-elleRavi sur son nuage d’or ?Mais le soleil suit sa carrière,Et voilà qu’un rayon lancéDe l’enfant perce la paupière ;Ses yeux s’ouvrent à la lumière ;Il pleure… le songe est passé !