La Cloche fêlée

Charles Baudelaire (1821–1867)

Les Fleurs du mal — 1857

LVIIILA CLOCHE FÊLÉE

Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,D’écouter près du feu qui palpite et qui fumeLes souvenirs lointains lentement s’éleverAu bruit des carillons qui chantent dans la brume.Bienheureuse la cloche au gosier vigoureuxQui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,Jette fidèlement son cri religieux,Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuisElle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,Il arrive souvent que sa voix affaiblieSemble le râle épais d’un blessé qu’on oublieAu bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.