À une dame créole

Charles Baudelaire (1821–1867)

Les Fleurs du mal — 1868

LXIIIÀ UNE DAME CRÉOLE

Au pays parfumé que le soleil caresse,J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprésEt de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,Une dame créole aux charmes ignorés.Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresseA dans le col des airs noblement maniérés ;Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,Belle digne d’orner les antiques manoirs,Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,Germer mille sonnets dans le cœur des poëtes,Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.