L’Amour et le Crâne

Charles Baudelaire (1821–1867)

Les Fleurs du mal

XVIII.L’AMOUR ET LE CRÂNE.(d’après une vieille gravure.)

L’Amour est assis sur le crâneDe l’Humanité,Et sur ce trône le profane,Au rire effronté,Souffle gaîment des bulles rondesQui montent dans l’air,Comme pour rejoindre les mondesAu fond de l’éther.Le globe miroitant et frêlePrend un grand essor,Crève et crache son âme grêleComme un songe d’or.J’entends le crâne à chaque bullePrier et gémir :« Ce jeu féroce et ridicule,Quand doit-il finir ?Car ce que ta bouche cruelleÉparpille en l’air,Monstre assassin, c’est ma cervelle,Mon sang et ma chair ! »

Charles Baudelaire.