L’homme sur le retour

Charles de Saint-Évremond (1613–1703)

Œuvres mêlées de Saint-Évremond — Poésie

VIIL’HOMME SUR LE RETOUR.

(1676.)

Tircis, le bel âge nous laisse ;Allons chercher une maîtresseQui se contente, en ses amants,De vertus au lieu d’agréments ;Allons chercher la femme forte ;Mais en est-il de cette sorte ?On la cherchoit en vain, dit-on,Du temps même de Salomon.S’il n’est de ces femmes divines,Il est de folles héroïnesÀ qui d’illustres visionsTiendront lieu de perfections :L’une est folle de la vaillance,

L’autre est folle de la science,Et court après les beaux esprits,Par le charme de leurs écrits.Telle est si folle de sagesse,Qu’elle en méprise la jeunesse,Et se fait une vanitéDe plaire à notre gravité.Il est vrai que cette chimèreN’est pas aux femmes ordinaire,Et qu’on leur voit des appétitsRarement pour les cheveux gris ;Mais leur incertaine nature,Pour nous rompre toute mesure,A le caprice, quelquefois,D’aimer sagesse, honneur et lois.Une impertinente adorableÉcoutera de vieux mortels,Qui vont révérer ses autels ;Et quelque sotte inexorable,Pensant donner à ses appasLa gloire de notre trépas,Nous laissera goûter ses charmesSans qu’il nous en coûte des larmes.Il est mille chemins ouvertsPour arriver à leurs travers ;Mais laissons la galanteriePour une jeunesse fleurie,Et n’espérons pas, étant vieux,De gagner le cœur par les yeux.Que l’esprit soit notre conquête ;Tâchons d’assujettir la tête,Et qu’un ascendant de raisonTienne la leur comme en prison.

Si je trouvois une Lucrèce,Capable d’un peu de tendresse,J’accorderois, avec plaisir,Son honneur avec mon désir ;J’entretiendrais, en sa belle âme,La douceur d’une honnête flamme ;Et les intérêts de son cœur,Ménagés avec sa pudeur,Feroient voir au monde une prude,Sans rien de trop doux ni de rude.Mais, dieux ! quelle espèce d’amour !Ô triste et malheureux retour !Qu’il te faut d’art avec des bellesQue tu veux tendres et cruelles !Que d’art à vaincre des rigueurs !Que d’art à borner les faveurs !Que d’art à trouver la tendresse,Sans intéresser la Lucrèce !Encor, ce mal seroit léger,N’étoit qu’on ne peut plus changer.Adieu, pour jamais je vous quitte,Agréable légèreté ;J’entre dans la saison maudite,Où la triste fidélitéN’a rien qu’un ennuyeux mérite,Dont on est bientôt dégoûté.