Le Socialisme d’état dans l’empire allemand — 01

Charles Grad (1842–1890)

DANS

« Quand l’Allemagne comptera 60 millions d’habitans, disait récemment, dans un groupe d’amis, au Reichstag, un des chefs du parti socialiste, par le simple effet du suffrage universel, le gouvernement passera aux mains des ouvriers. » Prié, quelques jours plus tard, de m’autoriser à lui attribuer publiquement son propos, l’auteur me répondit n’en avoir pas connaissance. Ces deux faits, l’assertion d’une conquête prochaine du pouvoir au moyen du suffrage universel d’une part, et, d’un autre côté, le refus ou la crainte de reconnaître ouvertement l’aveu échappé dans une confidence intime, caractérisent bien la situation actuelle du socialisme allemand. Les promoteurs du mouvement dont nous sommes témoins caressent l’espoir d’un triomphe à courte échéance ; mais ils redoutent de compromettre le succès de leur œuvre en proclamant leurs espérances trop haut. Toutes les mesures prises par le gouvernement de l’empire pour réprimer les manifestations contre l’ordre établi rendent les socialistes plus circonspects. Aussi bien le calme apparent et le ton modéré des députés socialistes au Reichstag ne doivent pas donner le change sur le progrès des doctrines révolutionnaires et sur leur influence croissante au sein des masses ouvrières. Les élections parlementaires, avec le nombre de plus en plus élevé des suffrages réunis par les candidats socialistes, sont un indice dont il faut tenir compte, et qui rend témoignage de l’élévation rapide des forces du socialisme, menaçant l’avenir politique de l’Allemagne de perturbations graves, en raison des progrès de la population.

I

En présence du fait que près d’un million de citoyens élisent des mandataires pour réformer l’organisation de la société contemporaine, personne ne demandera plus s’il y a une question sociale. Cette question est posée définitivement, et les moyens proposés pour la résoudre préoccupent à juste titre les hommes d’état au pouvoir. Le socialisme passe, sous nos yeux, de l’état spéculatif dans le domaine des applications pratiques. Une nouvelle organisation du travail, poursuivie avec le concours du gouvernement établi, tel est le programme parlementaire actuel des députés démocrates-socialistes. Réforme toute pacifique, sollicitée par voie légale, sans violence, sans porter atteinte à la propriété acquise, les propositions à l’ordre du jour visent le code industriel qui règle les rapports entre ouvriers et patrons. Actuellement ces rapports sont réglés par la Gewerbeordnung, introduite dans l’Allemagne du nord en 1868 et appliquée depuis à tout l’empire allemand, sauf l’Alsace-Lorraine. Dans un projet d’initiative soumis au Reichstag, le 19 novembre 1885, les députés socialistes réclament l’institution de chambres ouvrières, d’offices du travail et de tribunaux d’arbitrages professionnels. Après avoir été discuté attentivement dans le cours de la dernière session, ce projet de loi a été renvoyé à l’examen d’une commission spéciale. Le rapport conclut au rejet des propositions socialistes, mais en reconnaissant le bien-fondé de plusieurs d’entre elles. Mieux, une nouvelle commission, nommée depuis l’ouverture de la session actuelle du parlement, s’occupe d’introduire dans la Gewerbeordnung une partie des modifications proposées par les députés socialistes et dont l’application paraît réalisable. L’institution des chambres ouvrières, comme l’entendent les socialistes allemands, correspond à celle des chambres de commerce et des chambres syndicales françaises. Suivant ses promoteurs, les ouvriers ont le droit d’avoir, au sein de l’état, une représentation de leurs intérêts particuliers au même titre que les autres classes de la société. Au point de vue de la démocratie socialiste, la liberté d’association est une faculté désirable, à condition de s’étendre à tous les groupes de la production. L’état des choses présent, où la classe ouvrière, sans organisation à elle propre, se trouve livrée aux chambres de commerce et aux corporations, n’est ni juste ni tolérable. Cela étant, de deux choses l’une : ou bien toutes les représentations existantes d’intérêts particuliers sont à supprimer, ou bien il faut concéder également aux ouvriers la faculté d’une organisation légale analogue. De même que le commerce a ses chambres et l’agriculture ses comices, les artisans et les ouvriers des manufactures demandent à avoir leurs chambres ouvrières issues des suffrages des intéressés et appelées à statuer sur leurs propositions. Un office impérial, Reichsarbeitsamt, sorte de ministère du travail établi à Berlin pour tout le ressort de l’empire, aurait pour objet, à côté des chambres ouvrières, la surveillance et l’exécution des mesures à prendre pour assurer le bien-être des ouvriers par l’intermédiaire d’offices régionaux, Arbeitsämter, répartis par districts de 200,000 à 400,000 habitans. A la tête de chaque office de district se trouverait un conseil du travail ou Arbeitsrath, assisté du nombre nécessaire d’auxiliaires, parmi lesquels pourraient figurer des femmes dans les districts présentant des industries où l’élément féminin prédomine. Les conseillers du travail seraient nommés par le ministre, chef de l’office de L’empire, pour chaque district, sur une liste de deux candidats présentée par la chambre ouvrière du district. Ces conseillers du travail auraient à fournir annuellement, à l’office central de Berlin, un rapport sur les conditions du travail dans leur district, dont toutes les usines, tous les établissemens industriels seraient inspectés au moins une fois dans le courant de l’année. Des tribunaux, d’arbitres, Schiedsgerichte, formés en nombre égal de patrons et d’ouvriers dans les centres industriels, compléteraient l’organisation proposée pour juger en première instance les différends entre ouvriers et chefs d’établissement. Composées également par moitiés d’ouvriers et de patrons, les chambres ouvrières statueraient en dernier ressort sur les appels contre les jugemens des tribunaux d’arbitres, en même temps qu’elles appuieraient, dans leur tâche, les offices du travail des districts. Quant à la compétence particulière des chambres ouvrières, les promoteurs du projet soumis au Reichstag lui assignent le plus large cadre. Non-seulement ces chambres, pivot de toute l’organisation nouvelle, participent à la lâche des offices du travail et jugent en dernière instance les litiges professionnels, mais leur mandat les oblige encore et surtout de signaler aux autorités compétentes les désordres dans la vie industrielle arrivés à leur connaissance, à donner un avis sur les règlemens à introduire et sur les projets de loi à présenter, à entreprendre des enquêtes et des recherches sur l’effet des traités de commerce et de navigation, sur les droits de douanes, sur les impôts, sur le taux des salaires, sur le prix des subsistances et des loyers, sur les conditions de la concurrence, sur l’enseignement professionnel et les instituts de technologie, sur l’hygiène et la mortalité des ouvriers.

Sous des apparences modestes, ce projet de modification du code industriel touche les conditions essentielles de la vie du peuple allemand. La réforme à l’ordre du jour soulève les questions les plus graves et les plus délicates de l’économie politique. Avec l’institution des chambres ouvrières, il s’agit pour les députés démocrates-socialistes tout d’abord de régler le travail de manière à obtenir une augmentation des salaires en réduisant la durée du travail quotidien. Que si vous émettez un doute sur l’efficacité du procédé, ses promoteurs répondent avec une entière conviction que les ouvriers sont plus sages, plus expérimentés, plus dignes de confiance que le croient leurs gouvernans actuels. Lisez les débats du parlement, voyez les rapports des commissions chargées de l’examen des projets de loi ouvriers, partout les orateurs socialistes parlent des merveilles réalisées du jour où l’organisation des chambres ouvrières et des offices du travail sera mise à l’épreuve. Depuis trois ans, le Reichstag consacre ses séances les plus importantes à la discussion des questions ouvrières, étudiées avec un soin scrupuleux par toutes les fractions de l’assemblée. Conservateurs et cléricaux, tout particulièrement, rivalisent de zèle par la présentation de projets d’initiative pour la protection à assurer aux travailleurs, comme correctifs aux projets socialistes dont l’application pure et simple ne se concilie pas avec les exigences de la vie réelle. Dans tous les cas, ces débats sont des signes du temps où nous vivons. Quiconque a souci de l’avenir de la société ne peut se soustraire à la nécessité d’y porter une sérieuse attention, sinon de la sympathie.

En demandant l’organisation des chambres ouvrières, les députés démocrates-socialistes proposent la réduction immédiate de la journée de travail et l’interdiction de l’emploi des détenus pour des entreprises industrielles. D’après leur projet de loi principal, présenté déjà à deux reprises, les détenus ne doivent plus être employés pour des exploitations industrielles particulières, mais seulement pour des services publics au profit de l’état ou des communes. Dans les établissemens industriels, travaillant d’une manière continue, le même projet de loi interdit absolument l’emploi des enfans au-dessous de quatorze ans et réduit à dix heures, au maximum, la durée du travail quotidien pour les adultes. Pour les jeunes gens âgés de quatorze à seize ans, le travail est limité à huit heures par jour, et, jusqu’à dix-huit ans révolus, les ouvriers doivent pouvoir compléter leur instruction primaire dans des cours d’adultes. Le travail de nuit est défendu pour les femmes et pour les enfans au-dessous de seize ans. En été, le travail dans les fabriques, du 1 avril au 30 septembre, ne peut commencer avant six heures du matin, avant sept heures du 1 octobre au 31 mars pendant la saison d’hiver, avec deux heures d’arrêt ou de pause dans le courant de la journée, pour finir toute l’année à sept heures du soir. Dans les mines, le travail est limité à huit heures par jour, avec interdiction d’employer des femmes. L’emploi des femmes et des enfans au-dessous de seize ans se trouve également défendu dans les ateliers présentant des dangers pour la santé ou pour les mœurs. Point de travail les dimanches ni les jours fériés. Enfin, le projet de loi recommande l’affichage d’un règlement du travail dans tous les ateliers, l’introduction de paies hebdomadaires, la défense pour les patrons de vendre aux ouvriers des subsistances ou d’autres marchandises, moyennant retenue sur le salaire. Les offices du travail des districts seraient autorisés à accorder des dispenses pour ces diverses prescriptions en cas de besoin.

Obtenir ces dispositions, introduire l’organisation proposée par le projet de loi démocrate-socialiste, aux yeux de ses promoteurs, serait assurer dans un temps donné la réalisation de tout le programme de l’état ouvrier. L’état ouvrier, comme perspective idéale, trouverait sa constitution dans cette nouvelle organisation du travail. De l’aveu de M. Bebel, un des chefs du parti, l’augmentation des salaires avec la réduction du travail sous le contrôle des chambres ouvrières garantit tout le reste. 1 la séance du 11 mars 1885, l’orateur socialiste déclare ouvertement : « Nous ne voulons pas jouer à cache-cache. Mes amis et moi accordons volontiers que le noyau propre de notre législation se trouve dans ce projet d’organisation. Avec cette organisation en main, nous serons en mesure d’obtenir tout le reste par la loi : il n’y a point de doute là-dessus. » Malgré cette déclaration catégorique, les propositions faites au Reichstag, considérées dans leur substance, n’ont de socialiste que la signature de leurs auteurs. Ceux-ci les présentent comme une simple motion pour la protection des ouvriers, adaptée aux conditions économiques actuelles. Tous les groupes parlementaires les ont accueillies avec bienveillance, sinon avec sympathie. Le ministre de l’intérieur, parlant au nom du gouvernement, n’a pas hésité à dire à cette occasion : « Si ces propositions exprimaient toute la pensée et tout l’esprit de leurs promoteurs, les auteurs du projet de loi pourraient aussi bien siéger à la droite qu’à la gauche du Reichstag. » Examinons de plus près les points essentiels de la motion : travail des détenus, journée de travail maximum, fixation du salaire, contrôle des règlemens, chambres ouvrières.

Une première proposition est relative à l’interdiction du travail des détenus pour des entreprises industrielles. L’emploi des détenus par des entrepreneurs en vertu de contrats passés avec l’administration des prisons, pensent les orateurs socialistes, porte un préjudice intolérable aux artisans et aux ouvriers libres. Les détenus travaillant à prix réduit, leur main-d’œuvre moins coûteuse permet aux entrepreneurs des prisons, qui disposent en outre de machines perfectionnées, de jeter leurs produits sur le marché avec des prix de revient si bas, que les maîtres et les artisans ordinaires ne trouvent plus leur compte à faire les mêmes articles, notamment pour la confection, la cordonnerie, les meubles. Il y a là une concurrence que les démocrates socialistes veulent écarter, en permettant l’emploi des détenus seulement pour des travaux de culture ou pour des travaux industriels au profit de l’état ou des communes. Si nous considérons toutefois que la proportion des détenus dans les établissemens pénitentiaires représente une faible fraction de la population totale, peut-être le tiers ou la moitié du nombre des vagabonds errant sur les routes de l’empire, évalués de 200,000 à 300,000 par le député Grillenberger, nous trouvons que la concurrence du travail des prisons ne compromet pas l’existence des artisans et des ouvriers libres. Une interdiction du travail des détenus pour des entreprises industrielles ne changerait pas sensiblement les conditions du marché en faveur des autres producteurs.

L’idée de restreindre et de régler la concurrence en vue d’une meilleure rémunération et d’un plus grand profit pour les ouvriers inspire également les propositions relatives à la réduction de la journée de travail. Abstraction faite de cette vérité, que la capacité de travail ou la productivité normale de chaque individu a ses limites, les socialistes posent en principe que les progrès de la technologie, les perfectionnemens incessans des machines diminuent de jour en jour le nombre de bras occupés. Par suite, le nombre d’ouvriers sans travail et sans moyens de subsistance entraîne une réduction de salaires. Les travailleurs sans ressources ne peuvent se procurer les objets de consommation produits en surabondance. On ne cherche plus, comme autrefois, à briser les machines nouvelles, cause présumée de la misère présente. Mais pour remédier à la misère, au manque de pain, à l’insuffisance du gain, à l’absence du bien-être pour les ouvriers on demande une diminution légale de la durée du travail quotidien, à mesure des progrès de la technologie. Introduisez la journée de travail minimum, le Normalarbeitstag, et vous aurez la panacée du mal social ! « Nous pouvons déclarer tranquillement, dit, au nom des députés socialistes au Reichstag, M. Grillenberger, que la journée de travail normale doit être le fondement de toute réforme sociale réellement utilisable et libérale, ne reposant pas sur un charlatanisme de socialisme d’état… La limitation de la journée de travail doit apporter et apportera aux classes ouvrières une augmentation des salaires. » Or, nous l’avons vu, la durée de la journée de travail, suivant la motion socialiste, doit être réduite à dix heures au maximum. Si les signataires n’exigent pas la réduction à neuf ou huit heures au plus, c’est par raison d’opportunité, afin de rallier la majorité dans le parlement. Autrement ils demanderaient davantage ; car, dans leur conviction, les progrès mécaniques sont assez avancés pour suffire avec huit heures de travail par jour aux besoins du marché allemand. Sous l’effet de la réduction de la journée de travail à huit heures, « le marché de l’Allemagne ne serait pas constamment inondé de marchandises, tandis que ceux qui produisent ces marchandises sont alimentés avec des salaires de meurt-de-faim, et par suite, ne se trouvent pas en état de consommer ce qu’ils ont fait de leurs mains laborieuses. » Dès maintenant, d’ailleurs, une partie des États-Unis d’Amérique a appliqué la limitation du travail quotidien à huit ou neuf heures. Plus tard, tous les pays civilisés pourront s’entendre sur une réglementation commune par convention internationale, de manière à garantir chacun en particulier contre les excès ou les préjudices de la concurrence étrangère.

Désireux de protéger les ouvriers dans la mesure du possible, sans suivre dans toute leur étendue les propositions des démocrates socialistes, les groupes conservateurs et le centre catholique demandent de fixer à onze heures la durée maximum de la journée de travail dans les exploitations industrielles régulières. Au lieu d’adopter six ou sept heures du matin, avec les socialistes, pour l’ouverture des établissemens, ils permettent de commencer le travail à cinq heures et demie, avec la limite de huit heures et demie du soir pour la clôture. Le travail de nuit se trouve ainsi interdit, pour tous les ouvriers, par le fait de la fermeture des ateliers à huit heures et demie du soir au plus tard, sauf dans les établissemens à feu continu et dans les mines. Ni les mines ni les hauts-fourneaux ne devant plus employer de femmes, celles-ci ne seront plus nulle part obligées au travail de nuit. Toutes les motions déposées pour la révision du code industriel proposent aussi d’arrêter le travail le samedi plus tôt que les autres jours de la semaine. Cet usage existe depuis longtemps en Angleterre. Il permet aux femmes mariées de s’occuper de leur ménage. M. Lohren, un des orateurs du parti de l’empire, et qui a été longtemps chef d’industrie, voit dans la fermeture moins tardive des ateliers le samedi, à cinq heures et demie du soir, le meilleur moyen d’assurer dans la pratique le repos dominical. Pour les catholiques de la fraction du centré et pour les conservateurs, le travail du dimanche serait à interdire absolument. Une enquête a été faite par le gouvernement sur le travail du dimanche dans les différens pays de l’empire, en vue des mesures à prendre. Les avis sont très partagés sur ce sujet. Tandis que le chancelier de l’empire paraît hésiter sur l’interdiction légale du travail du dimanche, les groupes conservateurs et cléricaux la réclament avec instance au nom de la morale et de l’hygiène. De leur côté, les démocrates socialistes raillent l’administration de se donner tant de peine pour savoir si le repos du décalogue sera observé ou non, et tournent en plaisanterie l’ouverture d’une enquête pour fixer l’opinion sur une question résolue depuis des milliers d’années par les économistes. Une question qui est un commandement de Dieu, comme le repos du dimanche, ne doit pas être selon eux assujettie à une sorte de votation préalable dans un état qui prétend s’imposer comme principale tâche l’application du christianisme pratique !

N’est-il pas vrai que ces efforts du gouvernement et du parlement allemands pour interdire le travail du dimanche excitent la surprise dans la France catholique ? Pendant dix années consécutives, le Reichstag a dû s’occuper de la question à chaque session nouvelle. Ses promoteurs la placent en tête de tout le programme pour la législation protectrice des ouvriers, et des pétitions sans nombre ne cessent d’en solliciter la solution. Bien plus, les socialistes eux-mêmes se joignent aux députés catholiques et aux conservateurs protestans afin de garantir par la loi le repos du septième jour ? Proudhon disait déjà avec raison aux ouvriers parisiens : « L’observation montre que là où le dimanche n’est pas respecté, on ne travaille pas davantage ; peut-être moins qu’ailleurs. »Et Le Play a ajouté depuis : « Les peuples qui observent le décalogue prospèrent ; ceux qui y manquent s’abaissent ; ceux qui le repoussent disparaissent. » Au point de vue purement physique, la capacité ou la force de travail a ses limites. Au point de vue humain, l’ouvrier, si humble que -soit sa condition, ne doit pas être réduit à épuiser son existence dans un labeur sans merci. Sans temps d’arrêt, la machine la plus parfaite s’use plus tôt et ne donne pas son maximum de rendement avec une marche sans répit. L’homme, à plus forte raison, a besoin de pauses et de loisir, pour élever son âme, pour satisfaire ses sentimens, autant que pour entretenir et conserver, avec sa santé corporelle, sa capacité de travail. Quand sévit la misère ou une exploitation excessive, incompatible avec la dignité d’une société civilisée, d’une société arrivée à l’état de culture intellectuelle, dont les peuples européens sont fiers à juste titre, cette société ne peut se soustraire à l’impérieux devoir d’écarter les abus survenus dans son milieu. La législation doit intervenir et doit être réglée, comme une garantie d’ordre, dans l’intérêt de la prospérité commune. La loi ainsi comprise est la justice.

Beaucoup d’industries, bon nombre d’établissemens ont admis la journée de travail effective de onze heures, de dix heures même, sans attendre l’introduction d’une réglementation légale obligatoire. Au témoignage du président de la corporation des mineurs en Allemagne, les ouvriers des mines atteignent leur rendement maximum avec huit heures de travail effectif. Une prolongation temporaire, en automne, par exemple, peut augmenter la productivité pendant trois à quatre semaines : passé ce délai, le rendement revient à la mesure normale, restant le même pour dix heures d’occupation comme pour une durée de huit heures. Le propriétaire de la verrerie de Gerresheim, près Dusseldorf, M. Heye, ayant abaissé de dix et onze heures à huit heures le travail des ouvriers au four, ceux-ci ne tardèrent pas à produire pendant la journée réduite autant qu’auparavant avec la journée plus longue. Dans l’industrie textile, des tisseurs expérimentés, qui ont réduit la journée de travail de douze à onze heures, en temps de crise, pour ne pas trop augmenter leur stock de marchandises fabriquées, ont constaté au bout de peu de temps la même production en onze heures qu’en douze. En Alsace, nous voyons des faits semblables, et nous en trouvons d’autres dans les monographies industrielles de Plener, de Knorr, de Brentano. D’après le Factory Act anglais de 1844, qui a ordonné la réduction de la journée de travail des enfans de huit à treize ans à six heures et demie, les jeunes gens de treize à dix-huit ans et les femmes occupés dans les manufactures ne peuvent travailler plus de douze heures. Or, patrons et ouvriers sont tombés d’accord librement et ont trouvé avantage à abaisser la durée du travail effectif à dix heures, soit au-dessous de la limite maximum autorisée sur territoire anglais. Bien mieux, j’ai observé à Manchester, — le climat humide de la contrée aidant, il est vrai, — dans les filatures de coton, une production plus élevée en quantité avec cinquante-six heures de travail par semaine qu’avec soixante-douze heures de travail à Mulhouse sur les mêmes machines. Dans beaucoup de centres industriels, les ouvriers de fabrique ont plus d’une lieue de trajet à faire pour aller de leur domicile à l’atelier. Des patrons intelligens, capables et désireux de se rendre compte exactement des conditions du travail dans leurs ateliers, reconnaîtront que la productivité de leur personnel n’augmente pas en proportion de la durée du travail, quand cette durée est prolongée outre mesure.

A en juger par les déclarations officielles, le chancelier de l’empire paraît peu disposé à donner force de loi aux décisions pour la fixation d’une journée de travail maximum et pour l’obligation du repos ou du chômage dominical. Dût la majorité du Reichstag se prononcer en faveur de ces mesures, il faudra encore l’assentiment du Bundesrath pour les rendre obligatoires en Allemagne. L’exemple de l’Autriche, qui vient d’édicter une loi sur la journée de travail normale, l’exemple de la Suisse, qui a introduit depuis 1877 la limitation de la journée à onze heures, et l’exemple de l’Angleterre, dont les établissemens industriels ont admis depuis longtemps dans la pratique une journée inférieure au maximum légal, n’ont pu amener encore les fractions libérales à soutenir les projets de réglementation des groupes conservateurs. En ce qui concerne l’emploi des femmes et des enfans, la commission spéciale du Reichstag, chargée de l’examen des différentes motions, a décidé, en 1886, d’interdire l’admission dans les fabriques des enfans au-dessous de quatorze ans, et de défendre le travail de nuit pour les femmes. Elle a décidé également que les femmes qui ont un ménage à soigner ne pourraient travailler à l’atelier plus de neuf heures par jour, sauf dispense pour des ouvrières particulièrement nécessiteuses. Enfin les ouvrières mariées, dont les enfans n’ont pas atteint l’âge de douze ans, ne devront être admises dans un établissement industriel qu’à condition d’apporter aux autorités locales la preuve que, pendant le travail de la mère, les enfans se trouvent sous la surveillance de personnes adultes. Reste à savoir maintenant si ces mesures, dictées sans doute par une bonne intention, recevront la sanction de la pratique après leur introduction dans le code industriel. Tout a été dit sur l’exploitation navrante de la femme et de l’enfant dans les manufactures, et depuis les pages émues de M. Jules Simon en France, jusqu’aux plaidoyers pathétiques de MM. Hitze et Kropatchek au Reichstag allemand, orateurs et publicistes n’ont rien épargné pour attirer sur ce point douloureux l’attention des pouvoirs publics. Oui, l’admission prématurée dans la manufacture épuise l’enfant ; la prolongation démesurée de la journée de travail exténue la jeune fille ; le maintien de la vie de famille exige la présence de la mère à son foyer. Toutes ces vérités ne peuvent être proclamées trop haut ; et l’expérience démontre particulièrement l’incompatibilité d’un travail quotidien de douze heures à l’atelier avec les obligations de la femme comme épouse et comme ménagère. Mais en cherchant une organisation moins défectueuse, il faut éviter les mesures dont l’effet risquerait de tourner à l’encontre du but à atteindre. Limiter la journée de travail pour la femme mariée à six heures seulement, c’est, dans beaucoup de cas, exclure l’ouvrière de la fabrique ; c’est encore et c’est surtout empêcher le mariage, que remplacent alors des unions clandestines, résultat certainement contraire aux vœux des ; promoteurs des lois protectrices de l’ouvrier.

Aussi bien les démocrates socialistes, mieux pénétrés des nécessités de la vie pratique, ne demandent pas de limiter à six heures la journée de travail pour les femmes, à cause des inconvéniens de cette restriction, dans les conditions économiques actuelles. Pour retenir la femme mariée dans son ménage et pour dispenser les enfans d’un travail prématuré, les démocrates socialistes proposent d’assurer d’abord un revenu plus élevé à la famille ouvrière ou à son chef par la fixation d’un minimum de salaire. Dans le système de réglementation du travail à l’ordre du jour, la fixation du salaire minimum devient le corollaire de la journée maximum. Les partisans de cette idée assimilent la fixation du salaire légal à la réglementation de la taxe du pain ou à la législation du taux de l’intérêt contre les abus de l’usure. L’idéal socialiste vise bien à la suppression complète du salariat et à son remplacement par le système coopératif, où tous les travailleurs participeront dans une même mesure au bénéfice des exploitations industrielles entreprises en commun. Mais, provisoirement, en attendant la constitution de l’état ouvrier, les chambres ouvrières seraient chargées de fixer le minimum de salaire pour les branches d’industrie où les ouvriers reçoivent de leurs patrons une rémunération insuffisante. Or, sans aucun doute, la plupart des ouvriers, sinon tous, sont disposés à trouver leur rémunération insuffisante. Ils auront recours aux chambres le jour où elles entreront en fonctions. Admettons que les chambres ouvrières décident d’élever le taux du salaire pour une industrie quelconque, comment les patrons, les chefs d’établissemens, qui ne peuvent pas, ou ne veulent pas, payer le minimum fixé contre leur gré, comment ces patrons seront-ils amenés à s’exécuter envers leurs ouvriers ? Le projet de loi démocrate-socialiste prévoit bien le cas d’appel contre les décisions des chambres ouvrières, et il désigne l’assemblée plénière des chambres pour se prononcer en dernier ressort sur les plaintes. Mais, avec cette organisation, si le patron a payé, pendant un certain temps, des salaires que l’assemblée plénière des chambres reconnaisse trop élevés, on ne voit pas, dans le projet déposé au Reichstag, par quels moyens il pourrait se faire rembourser les excédens à son préjudice. Ce qui apparaît plus clairement, c’est la fermeture des fabriques et l’arrêt du travail, le chômage inévitable des ouvriers, et la ruine du patron dans tous les cas où l’industrie en question ne sera pas en état de supporter le salaire rendu obligatoire. Telle quelle, la fixation du salaire minimum obligatoire apparaît comme une utopie inapplicable d’une manière générale.

Il y a bien des industries où les salaires sont fixés par des tarifs établis de gré à gré entre ouvriers et patrons. L’association des typographes allemands en offre un intéressant exemple. Dans le cercle de Crefeld, les tisserands de soie ont aussi leur Lohnliste appliquée pour le travail à façon depuis 1848, et l’idéal politique des ouvriers occupés au tissage dans la province du Rhin se trouverait satisfait par l’extension de ce système. Mais des mesures réalisables par l’accord libre des intéressés d’une corporation professionnelle dans un district restreint ne se laissent pas imposer également à toutes les branches d’industrie sur la décision d’une chambre ouvrière composée d’élémens hétérogènes, comme dans l’organisation proposée par les députés socialistes. Aucun autre groupe du parlement n’a appuyé la demande relative au salaire minimum, et cela d’autant moins que les démocrates socialistes n’entendent pas établir des tarifs pour le travail à façon, mais taxer la journée de manière à assurer à tous les ouvriers un salaire égal, le même pour des services médiocres que pour un ouvrage de qualité supérieure. A leur avis, les tarifs à façon sont des salaires meurtriers : Akkordlohn ist Mordlohn, suivant la maxime en cours. M. Grillenberger a eu beau invoquer les traitemens des fonctionnaires, qu’il assimile à une sorte de salaire minimum garanti par l’état, le Reichstag est resté inflexible. En revanche, la majorité s’est montrée prête à concéder certaines dispositions sur les règlemens de fabrique, sous le contrôle des inspecteurs du gouvernement. Les abus relevés dans quantité d’établissemens, notamment en ce qui concerne l’application des amendes, justifient cette surveillance. Notons entre autres faits cités dans le cours des débats des prescriptions comme celle-ci : « Les ouvriers coupables de désobéissance envers leur chef subiront une retenue sur leur salaire égale à cinq journées de travail. » Et plus loin, dans le même règlement : « Le portier est autorisé à fouiller tous les ouvriers à la sortie de la fabrique aussi souvent que ban lui semblera. L’ouvrier qui découvre une infidélité et la dénonce recevra une récompense proportionnée. » Ce document débute par la déclaration que « les ouvriers promettent à leur patron attachement et fidélité en considération de l’assistance et de la sollicitude paternelle qu’ils ont à attendre de lui. » Une amende égale au montant de cinq journées de travail pour une légère contravention est bien rigoureuse. en présence d’une pareille interprétation de la « sollicitude paternelle » du chef d’établissement, le désir de soumettre les règlemens de cette espèce au contrôle de la police des fabriques n’a rien d’excessif.

Quant aux mesures pour l’organisation de l’état ouvrier dont les députés démocrates-socialistes aspirent à préparer l’avènement, elles ne supporteraient pas l’épreuve d’une application pratique. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le remarquable rapport de M. Lohren, déposé dans la séance du 4 février 1886, au nom de la commission spéciale des questions ouvrières en fonction depuis plusieurs années. Ce rapport, instructif à tous les titres, admet sans difficulté une participation plus large des ouvriers aux institutions appelées à soutenir les intérêts industriels et les droits particuliers des travailleurs. Dans cette voie, le gouvernement allemand a pris les devans ; et les lois sur les caisses de malades et sur l’assurance contre les accidens, en attendant les autres projets en perspective, tiennent compte de l’admission des ouvriers dans l’administration de leurs affaires. En revanche, le Reichstag est opposé et ne consentira pas à la formation d’institutions qui seraient un danger pour l’ordre social existant, comme le seraient des chambres exclusivement composées d’ouvriers et menaçant de devenir, à en juger par les actes de leurs promoteurs, des corps politiques exclusifs où l’agitation communiste prendrait la place des débats économiques. Ainsi, point de chambre ouvrière ni d’office du travail soumis à l’autorité de ces chambres, même en leur donnant une composition mixte, formée de patrons et d’ouvriers en nombre égal. Au cours des débats engagés devant le parlement, les démocrates socialistes ont consenti à la formation des chambres ouvrières, composées par moitié d’ouvriers et de patrons. Mais tout d’abord ils ont voulu y faire entrer exclusivement des ouvriers travaillant de leurs mains, et ils combattent à outrance l’admission des chefs d’établissemens dans les comités mixtes pour constater les accidens de fabriques, comités qu’ils continuent à accuser d’agir dans l’intérêt des employeurs au détriment des employés.

En somme, le grave débat engagé sous nos yeux sur la question sociale aura pour résultat, dans la grande industrie, une protection plus efficace des enfans et des femmes ; et en faveur des petits métiers et des artisans, une extension du droit ou du pouvoir des corporations. Au point de vue des socialistes, qui aspirent avant tout à l’édification de l’état ouvrier, les corporations sont une institution surannée, sans influence sur le bien-être des artisans, ne valant même pas le papier sur lequel sont écrits leurs statuts, en présence de la concurrence de l’industrie manufacturière et de l’exploitation capitaliste moderne. Quoi qu’il en soit de cette opinion, les syndicats professionnels organisés pour appliquer la loi d’assurance des ouvriers contre les accidens rendront néanmoins des services sérieux. Excellens comme organes d’information sur les intérêts professionnels, tenant la place des chambres ouvrières que réclament les socialistes, ces syndicats, avec leurs comités où ouvriers et patrons sont appelés à se concerter, verront leurs prérogatives s’étendre et devront exercer une influence bienfaisante, dans les différends entre le capital et le travail. Une statistique exacte du travail et des salaires, dans leurs rapports avec la production industrielle en Allemagne, sera un des premiers fruits des syndicats d’assurance. Cette statistique servira de fondement tout à la fois à la législation ouvrière et à la politique économique du gouvernement dans l’avenir. Au Reichstag, les différentes fractions parlementaires se montrent favorables à la présentation d’un projet pour l’institution d’un bureau destiné à recevoir les offres et les demandes de travail dans les syndicats. A la chancellerie de l’empire, on prépare actuellement un projet d’assurance pour garantir des pensions aux invalides, aux veuves et aux orphelins des ouvriers. Nul n’est en état de prévoir, avant l’expérience, dans quelle mesure ce dernier projet sera réalisable. Ce que nous savons, c’est que le prince de Bismarck va de l’avant dans cette voie avec toute son énergie. L’ancien droit prussien proclame le principe du droit au travail, l’obligation pour l’état de procurer à ses citoyens les moyens d’assurer leur existence. Ce principe une fois reconnu implique comme conséquence une intervention active de l’état, une intervention contraire à la pure doctrine libérale du laisser-faire. Laisser-faire, laisser passer ! séduisante maxime, mais aussi formule vide et creuse, en fait sans usage pour les hommes d’état aux prises avec les nécessités de la politique, et que répudient tôt ou tard, par leurs actes, ceux-là mêmes qui l’ont honorée comme théorie académique et dans les hauteurs sereines de l’idéal.

II

Qu’ils s’y prêtent ou non, les gouvernans des pays parvenus à un grand développement industriel sont tous tenus maintenant de chercher une solution à la question sociale. La force impérieuse du suffrage universel les oblige de compter avec les revendications des populations ouvrières. Une résolution des démocrates socialistes présentée à la suite des motions soumises au Reichstag, nous l’avons vu, invite le chancelier de l’empire à convoquer une conférence des principaux états manufacturiers, afin de régler les mesures à prendre en faveur des ouvriers par voie de convention internationale. Cette idée d’une convention internationale pour l’organisation du travail trouve toutefois peu d’écho dans les cercles officiels. A Berlin, on se flatte plutôt de la pensée que l’exemple donné par l’empire allemand pour la protection des ouvriers s’imposera par la force des choses aux pays voisins, qui seront obligés à court délai de prendre des mesures semblables. Quoi qu’il en soit des améliorations positives réalisées légalement, les concessions obtenues sont loin de suffire aux députés socialistes. L’institution des chambres ouvrières et des offices du travail, demandée dans la motion Auer et consorts, ne devait être elle-même qu’une sorte de point de départ, une étape dans l’évolution sociale, un moyen d’assurer l’avènement de l’état collectiviste. Après comme avant, le but réel à atteindre et que les manœuvres de simple tactique parlementaire ne doivent pas faire perdre de vue, c’est la transformation de la propriété individuelle en propriété collective, c’est la suppression du salariat pour l’exploitation coopérative de la terre et des instrumens de travail, confisqués au profit de la communauté, en vue d’une autre répartition des produits conformément aux besoins de chacun. Convaincus d’être « les porteurs d’une nouvelle idée civilisatrice, » dont ils sont responsables dans l’histoire devant « les contemporains et envers la postérité, » les chefs socialistes répètent à chaque occasion l’annonce prophétique : « Aussi sûrement que le jour succède à la nuit, l’état démocratique-socialiste remplacera l’ordre social actuel. » Aussi, en dépit de tous les efforts pour persuader au Reichstag allemand qu’ils sollicitent son concours pour l’élaboration de lois conciliables avec les conditions économiques présentes et la constitution de la société actuelle, ces illuminés ne peuvent-ils contenir leurs instincts révolutionnaires. A travers leurs réticences percent et éclatent malgré tout les velléités d’un renversement violent de l’ordre établi.

L’organisation puissante de la démocratie socialiste en Allemagne se manifeste surtout aux élections pour le Reichstag. Chaque élection nouvelle permet de constater un accroissement rapide des forces du parti, et les conservateurs monarchistes s’en préoccupent à juste titre. Lassalle indiquait le suffrage universel direct comme un moyen infaillible pour les ouvriers de transformer par la législation les conditions du travail et d’améliorer leur bien-être. Sur ses instances, l’assemblée des délégations ouvrières réunies à Stuttgart en 1864 réclama l’introduction du suffrage universel pour les élections législatives. Le prince de Bismarck, qui préludait à la constitution de l’unité allemande, vit dans cette demande un puissant auxiliaire pour réaliser ses projets. Appuyé sur la bourgeoisie libérale, qui aspirait à l’unité, soutenu également par l’agitation ouvrière que dirigeait Ferdinand Lassalle, le futur chancelier de l’empire avait déjà proposé l’institution d’une assemblée nationale, dans un mémoire du ministère prussien en date du 15 septembre 1863. Cette assemblée, élue par le peuple allemand, devait servir à « concilier les intérêts particuliers des différens états de l’ancienne Confédération germanique dans un sens unitaire à l’avantage de l’ensemble de l’Allemagne. » Lorsque le prince de Bismarck remit aux gouvernemens des états confédérés sa note du 10 mai 1866 pour la réforme de la constitution fédérale sur la base du suffrage universel, à la veille de la rupture avec l’Autriche, les socialistes lassalliens célébrèrent cet événement comme une conquête à leur profit, bien loin d’y voir une concession à la bourgeoisie libérale. Le Sozial-Demokrat, organe du parti ouvrier, déclara, le 27 février 1867, avec une satisfaction sans mélange : « Maintenant nous avons une armée sur pied. »

Cette armée du socialisme, sortie du suffrage universel et dont le suffrage universel ne cesse d’augmenter l’effectif et d’élargir les cadres, est dès maintenant plus redoutable pour l’Allemagne que les armemens des nations voisines, au-delà de ses frontières. Sans conteste, l’empire aura plus à craindre dans un avenir prochain de l’agitation de ses citoyens socialistes que des conflits avec les peuples étrangers. N’entendons-nous pas les chefs du mouvement révolutionnaire se vanter de ce que sur cinq soldats actuellement sous les drapeaux allemands, un au moins appartient au socialisme international ? Auf fünf Mann im stehenden Herr ist Einer unser, a dit un homme du parti. Quelle confiance fonder, en temps de crise nationale, sur des hommes chez lesquels un cosmopolitisme avoué remplace le sentiment de la patrie ? Comment voir sans préoccupation la rapide progression des voix socialistes, s’élevant de 124,655 à 763,128 en l’espace de seize ans ? Les chiffres du tableau que voici, sur la fluctuation des suffrages obtenus par les différentes fractions du Reichstag de 1871 à 1887, nous en apprennent plus sur la situation politique de l’empire allemand que de longues dissertations :