Sursum corda
Le Parnasse contemporain — 1876
Le ciel est pâle, et la roséeJaillit partout, perle poséeA la pointe du gazon vert.
Les lointains ont des tons de mauve,La feuille prend sa couleur fauve,Dernier feuillet du livre ouvert.
La vendange est faite en Bourgogne ;L’année a fini sa besogne,Le temps a filé son linceul ;La blonde automme échevelée,Ainsi qu’une reine exilée,A déjà le pied sur le seuil.
Elle part sans fermer la porte ;Princesse effarée elle emporteSes perles et ses joyaux d’or.Son festin reste sur la table ;Elle fuit l’amant redoutable,Le triste archange au morne essor.
Sous les froides nuits qui les mouillentLes arbres géants se dépouillentDe leurs cheveux longs et vermeils.Voici venir comme un homme ivreLe dur hiver vêtu de givreConduit par les pâles soleils.
Adieu le beau soir écarlate,Voici venir le noir pirateSur sa flotte aux cent mille mâts.Ses pavillons sont les gelées
Qui sur les choses désoléesS’étendent en sombres frimas ;
Ses matelots, sinistres têtes,Pour signaux ont pris les tempêtes,Pour avirons les coups de vent.Ses larges voiles éployées,Dans la brume, formes noyées,Masqueront le soleil levant.
Adieu la danse des AlméesSur les pelouses parfumées ;Adieu les joyeuses chansons ;Adieu, sous les vertes charmilles,Les chœurs rhythmés des jeunes filles,La ronde des bruyants garçons.
Adieu, sous les joncs, le SatyreDont le lascif éclat de rireFait frissonner la nymphe Écho.Adieu l’amour, adieu le rêve,Adieu la gaîté qui soulèveLes basques de son caraco.
Adieu les nymphes toutes nues,Au bord des fontaines venues,Qui, se mirant au pur cristal,Dans le mystère bleu des ondesLaissent baiser leurs tresses blondesAux flots amoureux du canal.
Adieu, belles Hamadryades,Toutes les mille myriadesDes petits êtres animés,Le froid sous ses larges sandales,Vous écrase avec les pétalesDans les calices embaumés,
Adieu l’agreste cornemuse ;Adieu le fifre qui s’amuseA brocher sur le tambourin ;Tout s’enfuit et tout déménage,Tout s’en va, pour le grand voyage,Pêle-mêle dans le chemin.
Pas même un seul fruit : la main lesteA presque tout cueilli, le resteLes moineaux francs l’ont tout mangé.Déjà l’hirondelle déloge,Il semble qu’en la grande horlogeLe mouvement soit dérangé.
Le paysan, dans sa chaumière,Compte, auprès de sa ménagère,Ses larges écus de métal.Les bœufs retournent à l’étable,Le chien se couche sous la table,Et les marquises vont au bal.
On ne voit plus que des fumées ;
Les syrènes sont enrhumées ;L’arbre n’est plus qu’un madrier ;Les chants ne pendent plus aux lèvres,Et, comme on ne voit plus les chèvres,On n’entend plus le chevrier.
Ainsi l’automne est envolée,Et la nature désoléeA perdu jusqu’à son manteau ;L’hiver se couche sur la TerrePareil à l’image de pierreQui, muette, ferme un tombeau.
La grande Corne d’abondanceA tari sa munificenceEt, maintenant, ce qu’il en sortC’est le regret, c’est la tristesse,C’est la douleur, c’est la vieillesse,C’est l’ennui sombre et c’est la mort.
Ainsi nous voyons que tout lasseEt que tout casse et que tout passe,Ainsi nous croyons tout perdu,Ainsi de nous rien ne résiste,Ainsi nous pensons, chose triste !Que rien ne nous sera rendu.
Comme si rien, de ce bas monde,Et de tant d’astres à la ronde,
Temple infini, devait finir !Sans songer qu’il faut qu’on sommeille,Et sans songer que Dieu qui veilleA fait la mort pour l’avenir.
Va donc vaillamment, cœur timide,Car l’hiver est la chrysalideD’où s’échappera le printemps.Et la mort, peut-être, est la voûteQui, passant sous le sombre doute,Conduit aux parvis éclatants.