En province
À ma sœur madame Sophie Lafaye.
I
La petite maison à mine sépulcrale,Noire et basse, en plein nord, près de la cathédrale,Quand j’avais visité la ville, m’avait pluPar son air clérical, discret et vermoulu.L’espalier de la porte avec ses quelques rosesQui, pâles, se mouraient le long des murs moroses,Le pignon au vieux toit de tuiles surplombantLes trois degrés du seuil, le trottoir et le banc
Placé là tout exprès pour que le pauvre y dorme,L’ombre que sur le tout jetait l’église énorme,La rue où le gazon verdissait les pavés,Ces détails, plus complets qu’on ne les eût rêvés,Me prouvaient qu’il fallait en effet que je vinssePour voir cette maison dans ce coin de province.
Causant de ce logis à des voisins, j’apprisQu’il était habité, moyennant un bas prixEt depuis fort longtemps, par une vieille fille.Extrêmement dévote et d’ancienne famille.Extrêmement dévote et d’ancienne famille.Or, étant un flâneur et passant très-souvent,Devant cette maison au parfum de couvent,— N’allez pas croire au moins qu’à dessein je le fisse, –Vers midi, c’est-à-dire une heure après l’office,Tous les jours, excepté les dimanches je vis,A cet angle qui fait la place du parvisAvec la vieille rue en question, paraîtreEt venir lentement un grand et maigre prêtre,En tricorne, portant son gros livre à fermoir,Proprement recouvert d’un morceau de drap noir.Il s’approchait, pensif, de la vieille masure,Mais avec l’air tranquille et la démarche sûreQu’on a lorsqu’on se livre à des soins réguliers.Il s’arrêtait au seuil, grattait ses lourds souliers,
Frappait un petit coup qu’on entendait à peine,Et, vif, dès que la gâche avait jailli du pène,Entrait et refermait doùcement après lui.J’étais seul en province et m’ennuyais. L’ennuiRend maussade et vous fait céder aux injustices ;Et voici que déjà, sur ces faibles indices,J’avais un roman noir et bête tout trouvé :Une dévote avare, un testament couvé,Des parents sur la paille, enfin toutes les suitesD’une menée affreuse et sourde de jésuites.On devient quelquefois un voltairien fiefféPour un rien, pour avoir lu le Siècle au café ;Et, comme il est toujours pénible de se taireQuand on pense tenir la moitié d’un mystère,Je m’informai. – Ce fut bien fait pour moi, vraiment,Qui rêvais d’appeler un juste châtimentSur quelque tortueuse et sombre stratégie ;Car on ne me conta qu’une simple élégieDont il me fallut être ému, bon gré mal gré.
II
Au retour des Bourbons, un vieux noble émigréVint, ainsi que le fait un homme qui s’installe,Louer cette maison dans sa ville nataleRailleur et n’ayant plus les antiques respects,Il ne s’était enfui que lorsque les suspectsFurent enfin inscrits sur la fameuse liste.Car il était resté très-ardent royalisteEt partisan fougueux des orgueils du vieux temps.Quand il revint avec une enfant de huit ans,La fille de son fils, hélas ! une orpheline,Ce fut triste. – Il était sans laquais ni berline,Seul, à pied et portant ce fardeau sur les bras.Mais, sceptique, il avait prévu les rois ingrats,Et, décemment râpé, sans misère apparente,Il vécut, dans un coin, d’une petite rente,Écrivant, par loisir, un traité de blason.Il avait justement choisi cette maisonParce que, d’un côté, triste, inhospitalière,Avec ses murs verdis et son toit noir de lierre,Elle convenait fort à son âpre dédain,
Et qu’elle avait, derrière, un carré de jardinOù, sous un frêle arceau de jaunes capucines,Dérobée aux regards des fenêtres voisines,L’enfant pouvait jouer au soleil, dans les fleurs.
Comme il n’espérait pas revoir des jours meilleurs ;Que son nom, nom fameux, vieux comme la bannièreDe saint Denis, c’était cette enfant, la dernière,Qui devait, fille pauvre et sans dot, le porter ;Qu’une mésalliance était à redouter ;Pour elle cet athée avait rêvé le cloître.Aussi souriait-il, plus calme, en sentant croîtreDans ce cœur virginal le lys pur de la foi.D’autre part, il aimait son fauteuil, son chez soi,Trouvait l’office long et l’église glacée ;Et l’unique servante était bien trop presséePour conduire l’enfant pieuse qui voulutBientôt entendre messe, et vêpres, et salut.— A cette époque-là, venait chez ce vieux nobleQui possédait encor quelques champs, un vignoblePrès d’une métairie à l’ombre des pommiers,Un garçon de seize ans, le fils de ses fermiers,Qui, jugé trop chétif pour la vie ordinaireDe la campagne, était élève au séminaire.Un beau jour, ce petit paysan fut chargé
Par l’aïeul, le dimanche étant jour de congé,De se rendre à l’église avec la demoiselleEt de la ramener après cela chez elle.On l’en récompensait par sa place aux repasEt par l’accueil. C’était tout simple, n’est-ce pas ?Cet humble protégé, collégien rustique,Pouvait, à la rigueur, servir de domestique,Bien que, pour être prêtre, il apprit le latin.— Depuis lors, les enfants, le dimanche matin,Côte à côte, et prenant toujours la même placeSous le vitrail en feu de la grande rosace,S’asseyaient dans la nef profonde et priaient Dieu.La petite fillette était vouée au bleu,Toilette qui sied bien aux couleurs enfantines,Et tous ses vêtements, chapeau, robe et bottines,Comme son âme, était de la couleur du ciel.Quant au pauvre garçon, le noir officielEt les habits de drap, à coupe droite et triste,Pouvaient lui donner l’air un peu séminariste ;Mais, chez les bonnes gens qui prenaient le cheminDe l’église et voyaient, se tenant par la main,Passer les deux enfants avec leurs eucologes,C’étaient des hochements de tête et des élogesDe leurs regards brillants de douce piété.Seulement ils étaient d’une timidité
Extrême et rougissaient beaucoup quand, sur leur route,Un passant, étranger à la ville sans doute,Parlait d’eux, les prenant pour le frère et la sœur.L’un et l’autre, ils goûtaient vaguement la douceurPénétrante que donne à l’habitude priseLa province où la vie est monotone et grise.Pour la triste orpheline et l’écolier captif,Chaque dimanche était un moment fugitifFait de calme harmonie et de parfums de fête,Où, vibrante de foi candide et satisfaite,Leurs deux voix se mêlaient dans tout ce qu’il y aD’allégresse à chanter les blancs Alleluia.Ils se sentaient égaux devant Dieu. La prièreEntre eux avait détruit à jamais la barrièreQui, pour la loi du monde, encor les séparait ;Et leurs deux cœurs s’étaient réunis en secretPar un de ces liens qui toujours se resserrent.
III
Naïfs, ils grandissaient, et cinq ans se passèrentSans que rien fût changé du train habituel.Tout en or, tout en noir, selon le rituel,
Et lançant vers le ciel son chant mélancoliqueOu son cri triomphal, la pompe catholique,Seule, pendant cinq ans, charma leurs cœurs nouveaux.Les marguilliers, les gens d’église, les dévotsQui font la révérence à toutes les chapelles,Chérissaient comme leurs ces deux enfants modèlesQui jouissaient près d’eux, sans se le définir,Du bonheur de se voir et de se réunir.Car si chez eux encor les doux rêves mystiques,Qui s’exaltent parmi l’encens et les cantiques,Avaient retardé l’heure où le désir naissantDe l’enfant étonné fait un adolescent,Déjà leur âme était inquiète et subtile.Ce qu’ils eussent jadis trouvé simple ou futileLes laissait à présent très-souvent timorés,Ils se troublaient. Un jour ils étaient demeurés,Lui, la rougeur au front, elle, tout interdite,En effleurant leurs doigts humides d’eau bénite,De s’être dit tous deux à la fois : Prenez-en.Elle avait oublié qu’il était paysan,Il avait oublié qu’elle était demoiselle,Mais, bien qu’il redoublât d’humbles soins et de zèle,Il ne lui donnait plus la main comme autrefois,Quand il la conduisait à l’église, et sa voixTremblait en lui parlant de choses très-vulgaires.
IV
Un dimanche matin, – il ne s’attendait guèresQue son destin allait dater de ce jour-là, –Ainsi qu’il en avait l’habitude, il allaChercher la jeune fille à l’heure accoutumée.La porte qu’il trouvait d’ordinaire fermée,Malgré le froid d’hiver, s’ouvrait sinistrement.Inquiet, il crut voir comme un pressentimentDans ce logis béant au vent noir de décembre,Et, songeant à l’aïeul, monta jusqu’à sa chambre,Mais pour s’arrêter court sur le seuil, en tremblant.Car il vit le vieillard, pâle sur le lit blanc,Râlant, les yeux grandis par les suprêmes fièvres,Et qui disait, serrant cruellement les lèvres,A sa fille courbée et pleurant sur sa main :
— Plus de larmes. Je sens que je mourrai demain.Or, c’est chez nous l’usage ordinaire, ma fille,Que, s’il meurt dans son lit, le chef de la familleDu plus proche héritier exige le sermentDe maintenir le nom toujours plus fièrement.
Je te crois forte assez pour subir ces épreuves ;Car celles de ton sang, du jour qu’elles sont veuvesDe quelque batailleur mis à mal n’importe où,Prennent sa lourde épée et la pendent au clouEt n’ont plus d’autre croix pour dire leur prière.Pour toi, tu restes fille, enfant, et la dernièreDe la race. Eh bien donc, sois-en digne et prometsDe garder le vieux nom vierge et pur à jamais.Si tu ne prends l’habit, point de mésalliance ;Et fais-en le serment pour qu’avec confianceJe puisse me coucher dans la paix du cercueil.Alors la jeune fille, entendant sur le seuilUn faible bruit, tourna ses regards en arrièreEt vit là son petit compagnon de prièreQui, sans savoir pourquoi, mais désolé, pleurait.
C’était un sentiment bien vague, bien secret,Bien indécis, exempt de toute ardeur qui tente,Fait d’amitié craintive et de langueur latente,Qu’ils avaient jusque-là l’un pour l’autre éprouvé.Leur timide désir n’avait jamais rêvéPlus loin que le bonheur de prier côte à côte,Par un jour de soleil comme à la Pentecôte,Sous le même rayon, devant le même autel.
Mais l’accent du vieillard moribond était telQu’ils comprirent soudain que, pour toute leur vie,L’espérance de vivre ensemble était ravie.
— Eh bien, petite ? fit le vieillard irrité.
— J’obéirai, dit-elle avec simplicitéEt comme promettant une chose ordinaire.
V
Tout était dit. – Après cinq ans de séminaire,Le jeune écolier fut tour à tour tonsuré,Ordonné prêtre, puis enfin nommé curéD’un village lointain choisi sur sa demande.Il semblait avoir mis une hâte très-grandeA prononcer lui-même un éternel serment.— Ce n’est que devenu vieux, assez récemment,Qu’ayant réalisé son petit patrimoineIl s’est laissé nommer, dans sa ville, chanoine.Là, depuis son retour, vite le bon abbéDans l’ancienne habitude est de nouveau tombé
Et d’un logis bien cher a retrouvé la route.Certes, quand il y vient lentement, il se douteQu’on entend de très-loin son pas sur le pavéEt que, près du rideau faiblement soulevé,Un regard amical le voit venir et guette.Mais il n’a pas encore osé lever la têteDepuis quatre ans qu’il fait tous les jours ce chemin ;Et quand il est entré, son missel à la main,Dans le salon étroit et suranné de celleA qui, par vieil usage, il dit « la demoiselle »,Toutes les fois, il feint de croire à l’air surprisQu’à son aspect, soudain, la douce fille a pris,Et qui la trouble au point que sa voix en hésiteDans son remerciment de la bonne visite.En deuil, ayant gardé ses beaux yeux clairs et doux,Et délicatement flattant, sur ses genoux,Le pelage soyeux de sa chatte endormie,Telle, chaque matin, il voit sa vieille amieDevant laquelle il reste une grande heure assis,Lui faisant, d’un ton bas, quelques simples récits,Sans que jamais en eux un geste, un rien dénotePlus qu’une affection de vieux prêtre à dévote ;Et lorsque du sujet honnête et puérilL’entretien a suivi tout doucement le fil,Sans un mot qui s’émeut, sans cordiale étreinte,
Comme si la mémoire en eux était éteinteDu sacrifice fait jadis à leur devoir,Ils échangent enfin un très-faible : « Au revoir. »— Pourtant il faut qu’il lutte et qu’elle se contienne,Car, même redoutant l’effusion chrétienneOù l’on doit se nommer un instant frère et sœur,Elle n’a jamais pris l’abbé pour confesseur.