Le Justicier

François Édouard Joachim Coppée (1842–1908)

À Théodore de Banville.

L’an mil quatre cent trois, juste un mois après Pâques,Le jour des bienheureux saint Philippe et saint Jacques,Très-haut et très-puissant Gottlob, dit le Brutal,Baron d’Hildburghausen, comte de Schnepfenthal,Grand bailli d’Elbenau, margrave héréditaireDe Schlotemsdorff, seigneur du fleuve et de la terre,Le doyen, le plus vieux des chevaliers saxons,Qui, sur l’armorial, porte les écussons

De Rhun et de Gommern écartelés, l’uniqueDescendant d’une race altière et tyrannique,Après être allé voir pendre trois paysansMalgré la pluie et ses quatre-vingt-quatorze ans,Vers l’Angelus, après souper, presque sans fièvreMourut, les bras en croix et l’hostie à la lèvre,En son château de Ruhn, sur l’Elbe.

On arboraLe drapeau noir, et tout le pays respira.Car on était alors dans les guerres civiles ;L’ivrogne Wenceslas avait vendu les villesÀ prix d’or. Les seigneurs gouvernaient à leur gré,Et le vieux droit avait dès longtemps émigré.Or, il avait été cupide et sanguinaireCe grand vieillard tout pâle et presque centenaireQue le drap dessinait sur son lit de repos.Il avait rétabli tous les anciens impôts ;Et ses hallebardiers, démons de violence,Faisaient payer les gens à coups de bois de lance :Impôt sur la vendange, impôt sur la moisson,Sur le gibier, sur les moulins, sur le poisson ;Impôt même sur ceux qui font pèlerinage ;Impôt toujours, et, quand on refusait, carnage.Le vieux margrave avait des vengeances d’enfer.

Vêtu de fer, ganté de fer, masqué de fer,Il arrivait, suivi de ses piquiers avides,Et d’un geste faisait garnir les gibets vides.Les vassaux par le fer, la corde ou le bâtonMouraient ; les jeunes gens prenaient le hoqueton ;Mais les vieux, tout couverts de haillons et de lèpres,Il leur fallait aller, après l’heure des vêpres,Mendier un pain noir aux portes du couvent ;Et sur la grande route on rencontrait souventDes mendiants douteux montrant d’horribles plaies.

Les bourgeois, enterrant les sous et les monnaies,Avaient d’abord voulu se plaindre. Ils avaient prisUn des leurs, un de ces malcontents à fronts grisQui portent des rouleaux auxquels pend une cireEt qui font la grimace en disant le mot : Sire,Pour aller supplier l’archevêque électeurÀ Trêves, en secret, et dire avec lenteurEt sans fiel leurs griefs au très-saint patriarche.Mais Gottlob, du prud’homme ayant su la démarche,Envoya devant lui deux beaux mulets très-lourdsPortant ciboires d’or et chappes de velours ;Et l’électeur, du bien de Dieu trop économe,Reçut les dons et fit estraper le prud’homme.Et l’on se tut.

Or la misère redoublait,Et Gottlob devenait centenaire. Il semblaitQu’on ne dût jamais voir la fin de ce supplice.Les vieilles lui donnaient le diable pour complice ;Et tous désespéraient, et l’on criait merci.Enfin il était mort ; c’était bien sûr. Aussi,Comme les petits nids des forêts sont en joieQuand la tempête emporte un vol d’oiseaux de proie,Le bon peuple à grands cris saluait ce départEn allumant des feux de nuit sur le rempart,Comme à Noël, après le temps des pénitences ;Et les manants dansaient en rond sous les potences.

Dans le château fermé, prêtant l’oreille aux bruitsDu lointain apportés par la brise des nuits,Les soldats, inquiets, veillaient aux meurtrières ;Et près du mort un moine était seul en prières.Assis dans un fauteuil de cuir, il rêvait, seul,Observant sur le corps le dessin du linceulQue rougissaient un cierge à droite, un cierge à gauche,Et comparant ce lit funéraire à l’ébaucheDu marbre qu’on allait tailler pour le tombeau ;Ou, quand l’air plus glacé ravivait un flambeauEt détournait ainsi sa vague rêverie,Il regardait dans l’ombre une tapisserieObscure où se tordaient confus des cavaliers ;

Ou bien suivait de l’œil l’arête des piliers.Il était seul. Parfois une flamme hardieSur les vitraux étroits reflétait l’incendie,Et les cris des vassaux en liesse au dehorsPar instants arrivaient moins lointains et plus forts.

Rigide sous le froc et pareil aux fantômes,Le moine s’était mis à réciter des psaumesSouvent interrompus d’un lent miserere,Quand soudain il pâlit, et son œil égaréS’emplit d’une épouvante effroyable et niaise ;Ses maigres doigts crispés aux deux bras de sa chaise,Il restait là, dompté, pétrifié, béant :Le margrave s’était dressé sur son séant,Voilé, blanc, et faisant de grands gestes étrangesPour se débarrasser de ses funèbres langes.Et celui qu’on croyait la pâture des versApparut tout à coup vivant, les yeux ouverts,Reconnut d’un regard vague et surpris à peineLe moine, les flambeaux, le crucifix d’ébène,Le bénitier plein d’eau bénite avec son buis,Et dit d’une voix claire :« Où suis-je ? Je ne puisDire si je rêvais ou si j’étais mort. Moine,

Mes neveux ont-ils pris déjà mon patrimoineEt jeté bas le rouge étendard du beffroi ?Suis-je défunt ou suis-je encor maître chez moi ?Réponds. Puis, comme j’ai la tête encor troublée,Cherche sur ce dressoir ma coupe ciselée,Et me verse un grand coup de vin.

— En vérité,Dieu puissant, dit le moine, il est ressuscité !— Ressuscité ? J’étais donc mort ? Par mes ancêtres,Je vais faire demain pavoiser mes fenêtres,Recevoir mes neveux du haut de mon balconEt leur offrir à tous une chasse au fauconQuand ils viendront, la larme à l’œil, pour mes obsèques,Puis, après un repas comme en font nos évêques,Les renvoyer tous gris abominablement. »

Le moine avec deux doigts se signa triplementSur la poitrine, sur le front et sur la bouche,Se leva, fit un pas vers le vieillard farouche,Et, d’une voix encor palpitante d’émoi,Il dit :« Et maintenant, margrave, écoutez-moi.

Tout à l’heure, à genoux près de votre cadavre,Je priais, en songeant que c’est chose qui navreQue de voir un vieillard, un grand seigneur, partirSans avoir eu le temps de se bien repentir.Car l’absolution tombant des mains du prêtreEst encore soumise à l’Éternel peut-être ;Et, sans contrition, l’orémus dépêchéNe guérit point l’ulcère horrible du péché.C’est pourquoi je priais avec ferveur dans l’ombre.Nous vivons dans un siècle inexorable et sombre,Monseigneur, dans un temps très-pervers, où les grandsDu malheur populaire, hélas ! sont ignorants.Les gens de guerre ont tant piétiné l’AllemagneQu’il ne reste plus rien debout sur la campagne.Les moissonneurs sont sans besogne, et nous n’auronsBientôt plus de travail que pour les forgerons ;C’est grand’pitié de voir les blés couchés, les seiglesPerdus, et les festins des vautours et des aigles,Les seuls qui maintenant se nourrissent de chair ;On mendie à tous les moutiers ; le pain est cher ;Les villes ayant faim, les hameaux font comme elles ;Et les mères n’ont plus de lait dans leurs mamelles.De cela les puissants n’ont soucis ni remords.Et moi, qui dois prier ici-bas pour les morts,Ma prière est surtout pour les grands et les riches :

Car je vois des vassaux en pleurs, des champs en frichesEt des pendus bercés par le vent des forêts ;Car je songe, margrave, aux éternels arrêts,À la stricte balance où se pèsent les âmes,Et j’entends le joyeux crépitement des flammesQu’attisé avec sa fourche énorme le démon. »

Le margrave éclata de rire.« Un beau sermon,Dit-il. Et tu conclus ?— Que si la mort tenaceVous épargne, c’est une effrayante menace,Un avis du Très-Haut, et que votre cercueilAvant longtemps aura franchi le dernier seuil,Et que Dieu vous accorde, en son omnipotence,Gottlob, le juste temps de faire pénitence.

— Tu le vois, dit Gottlob, j’écoute de mon mieuxTon homélie, étant aujourd’hui très-joyeuxDe n’avoir point quatre ais de chêne pour chemise.Ne crois pas cependant qu’elle te soit permiseDavantage, et retiens que, si je le voulais,Je te ferais chasser par deux de mes valetsFouaillant derrière toi mes limiers pour te mordre

Aux jambes. Maintenant je t’avais donné l’ordreDe m’aller vilement quérir à boire ; va. »

Le moine, qui s’était assis, se releva.Son froc l’enveloppait de grandes lignes blanches ;Ses mains en l’air sortaient, tremblantes, de ses manches,Et, sous l’ombre de sa cagoule, son regardS’attachait fixement sur le marquis.« Vieillard,Repens-toi ! cria-t-il. Avant que de descendreAu tombeau, va souiller tes cheveux blancs de cendre,Prends le cilice et prends la robe comme nous,Aux marches des autels use tes vieux genoux,Va chanter les répons et va baiser la pierreDes cloîtres, et, la nuit, couche dans une bière.Le martinet armé de ses pointes de ferEntretenant la plaie ardente sur ta chair,L’in pace, l’escalier gluant où l’on trébuche,Le jeûne, le pain noir et l’eau bue à la cruche,Sont doux pour un pécheur qui se repent si tard !

— Holà ! cria Gottlob, ridicule bâtard,Sache d’abord qu’il n’est qu’un vêtement qui m’aille :C’est mon habit de fer qu’on forgea maille à maille,

Et que n’ont pu trouer les princes et les rois,Quand j’étais lieutenant du duc Rudolphe TroisEt sergent de combat du bon empereur Charles,Moi, Gottlob, haut seigneur de Ruhn, à qui tu parles.Sache aussi que tous ceux qui portent de grands nomsEt qui se font broder en or sur leurs pennonsDes mots latins parlant de courage et de morgueNe savent point hurler des psaumes sous un orgue ;Que leur musique, c’est le bruit des éperons,C’est la note éclatante et fière des clairons,Le frisson des tambours et le joyeux murmureDes estocs martelant le cuivre d’une armure.Sache aussi que je hais les frocards et tous ceuxQui se cachent, poltrons, dans les cloîtres crasseuxEt ne lavent leurs mains qu’en prenant l’eau bénite.Ainsi, tais-toi, bon frère, et m’obéis bien vite. »

Le moine vers le lit fit encore deux pas.Redoute Dieu, qui passe et qui ne revient pas.Margrave, il est encor temps de sauver ton âme.Mais tu fus vil, tu fus cruel, tu fus infâme ;Tu sembles aujourd’hui ne plus te souvenirDe tes crimes ; mais Dieu, qui les doit tous punir,Se rappelle, et la liste au ciel en est gravée :

Au sac de Schepfenthal, qui s’était soulevée,Tu tuas d’un seul coup, stupide meurtrier,Un échevin courbé jusqu’à ton étrier ;Puis tu le fis couper en morceaux et suspendreAu portail du donjon, qu’alors on pouvait prendrePour les crochets sanglants de l’étal des tripiers.À la chasse, une fois, tu te chauffas les piedsDans le ventre béant d’un braconnier. Tes lancesFaisaient autour de toi régner de noirs silences ;Mais qui t’aurait suivi sûrement t’eût rejointPar le chemin sanglant que menaçaient du poingLes laboureurs avec leurs familles en larmes.Tu fis périr ta sœur enceinte. Tes gens d’armesPillaient les voyageurs jusque dans les faubourgs ;Et tu fis promener, chevauchant à reboursDes pourceaux, les bourgeois qui refusaient les dîmes.J’en passe. Et quand tu meurs souillé de tous ces crimes,Et quand le Tout-Puissant, comme surpris de voirCe monstre et te trouvant pour son enfer trop noir,Te repousse du pied sur la terre et t’accordeLe temps de lui crier enfin miséricorde,Le ciel par ton orgueil est encore insulté !Apprends donc maintenant toute la vérité.Ah ! tu n’as pas assez d’un prêtre pour arbitre ?Eh bien ! vois cette flamme incendiant ta vitre ;

Entends ces cris de joie au lointain éclatants.Écoute et souviens-toi. Lorsque depuis longtempsUn loup, un ours ou quelque autre bête sauvageExerçait dans nos bois antiques son ravage,Et lorsqu’il est enfin tombé sous les épieux,Le soir sur les coteaux on allume des feuxAutour desquels, grandis par les flammes rougeâtres,Dansent, lourds et joyeux, les chasseurs et les pâtres ;Marquis, c’est la coutume en Saxe, n’est-ce pas ?Puisqu’on en fait autant le jour de ton trépas,Et qu’on te traite ainsi qu’une bête féroce.

— Silence ! » dit Gottlob avec un rire atroce.Et, se levant de ses deux poings sur l’oreiller,Livide, fou de rage, il se mit à crier :

Ah ! vous mettez la flamme aux bûchers, misérables !Ah ! vous jetez au feu les pins et les érablesOù je taillais jadis vos poteaux de gibet !Sans mon réveil, demain peut-être l’on flambait,Pour l’ébaudissement de toute la canaille,Avec mes ormes gris un margrave de paille !Ah ! vous coupez gaîment, pour les mettre en fagots,Mes vieux chênes rugueux plantés du temps des Goths !Soit ! puisque mon bon peuple aime le feu qui flambe,Dès ce soir, casque en tête et lance sur la jambe,

J’accours pour voir s’il est joyeux et rayonnant,Le feu qu’on entretient de graisse de manant,Et je veux comparer les flammes et les braises.— Gottlob, Satan aussi prépare ses fournaises.Songe au feu qui rougeoie aux bouches des volcans ;Marquis, songe aux damnés tordus et suffocantsQui, perdus dans le gouffre et sous les sombres porches,Pour une éternité brûlent comme des torches ;Songe qu’il est un Dieu ; songe que tu mourras,Et que tous tes gibets de leur unique brasTe montrent le chemin de l’abîme. Margrave,Songe qu’après ta mort, toi qui fus noble et braveEt qui portais une hydre horrible à ton cimier,Tu seras faible et nu comme un ver de fumier.Alors, entraîné vers les flammes éternellesPar les démons, saignant sous l’ongle de leurs ailes,La corde aux mains, la fourche aux reins, les fers aux pieds,Tu roidiras tes vieux membres estropiés,Sans pouvoir fuir ce feu, vers lequel on te pencheEt dont l’ardeur fera flamber ta barbe blanche.

— Soit donc, reprit le vieux margrave. Je te dis,Moine, d’aller offrir tes clés de paradisÀ cette populace à chanter occupée,

Et dont bientôt, par la grâce de mon épée,Plus d’un aura besoin d’avoir les cieux conquis.Pour mon compte, Satan est prince, moi marquis,Et j’irai le rejoindre en égal, car nous sommesTous les deux de très-bons et très-vieux gentilshommes.Puis je retrouverai là-bas, dans son enfer,Mes meilleurs compagnons de combat que le ferJadis faucha parmi les sanglantes tempêtes,Et nous nous donnerons des tournois et des fêtes ;Quant à vous, mes mignons, qui vous réjouissez,Et qui faites des feux de paille, et qui dansez,Je vais donner à tout le monde un peu de joieEt régaler si bien mes chers oiseaux de proieQue, dans cent ans, vos fils ôteront leur chapeauQuand ils traverseront l’ombre de mon tombeau. »

Et Gottlob, haletant d’une horrible folie,Tourna son regard noir vers une panoplieOù s’épanouissaient, comme une fleur de ferÉnorme, vingt estocs au reflet dur et clair,Que reliaient entre eux des toiles d’araignée ;Puis, s’élançant, car elle était trop éloignée,Mit hors du lit sa jambe horrible de vieillard.

Le moine devant lui s’était dressé, hagard.

Meurs donc dans ton blasphème et ton impénitence ! »Dit-il ; et d’un seul bond franchissant la distanceQui le sépare encor du vieillard éperdu,Nu-tête, et laissant voir sous son crâne tonduSes yeux creux et brillants comme un foyer de forge,Calme et tragique, il prend le margrave à la gorge ;Et, malgré cette voix qui crie : À l’assassin !Malgré ces cheveux blancs épars sur le coussin,Il l’étrangle, en disant :

« Cette fois-ci, margrave,Meurs pour de bon. »Alors, toujours tranquille et grave,Il ramène le drap rejeté sur le mort,Comme fait une mère à son enfant qui dort,Ramasse un des flambeaux renversé, le rallume,Puis se met à genoux, ainsi qu’il a coutumeDe faire quand il prie à l’ombre du saint lieu,Joint les deux mains et dit :

« Je me confesse à Dieu. »