La Gouvernante importune

Tristan L’Hermite (1601–1655)

Les Amours de Tristan

VIEVX Singe au viſage froncéDe qui tous les Pages ſe rientEt dont le ſeul nom prononcéFait taire les enfans qui crient.Vieux ſimulachre de la Mort,Qui nous importunes ſi fortPar le chagrin de ta vieilleſſe ;À parler ſans déguiſement,Le temps auec trop de pareſſeTe traine vers le monument.

Il n’est point de cheſnes plus vieux,Ny de Corneilles plus antiques ;Tu peux auoir vu de tes yeuxTout ce qu’on lit dans nos Croniques :Tes membres ſaiſis d’vn friſſonTremblent de la meſme façonQue font les feuilles en Autonne :Tu ne fais plus rien que cracher,Et toute la terre s’eſtonneDe te voir encore marcher.

Mais on ne vit plus ſi long-temps :Ton corps deuenu pourriture,A payé depuis cinquante ansCe qu’il deuoit à la Nature ;Qui t’a fait ſortir du Tombeau ?Caron t’auoit en ſon baſteauMiſe au delà du fleuue ſombre :Et rompant ton dernier ſommeilLors que tu n’es plus rien qu’vne ombreTu viens eſclairer mon Soleil.

Rentre dans ton dernier repos,Squelette couuert de poußiere,Que par de magiques proposOn a fait ſortir de la biere.Ou ſi pour faire des SabatsTu dois demeurer icy bas,

Par vn ordre des Deſtinées :Va te retirer dans les trousDe ces maiſons abandonnées,Où ne hantent que les hibous.

Pourquoy viens-tu dans cette Cour,Pour y choquer la complaiſance ?Touſiours les Graces & l’AmourY languiſſent en ta preſence :Le ris, les jeux, & les plaiſirsQue le ſujet de mes deſirsFait par tout éclore à ſa veuë,Fuyant tes importunitezPrennent l’eſſor à ta venuëAinſi qu’oiſeaux eſpouuentez.

C’est toy qui murmure touſioursQuand ie parle auec Angelique,Accuſant d’innocens diſcoursDe quelque mauuaiſe pratique.C’eſt toy qui d’vn cœur obſtinéFais la ronde autour de Daphné,Rendant ſon accez difficile,Et qui ne ſçaurois endurerQue Mirtil ait pour AmarilleLa liberté de ſouspirer.

Deuant toy l’on ne peut parlerAuec pretexte legitime :Dire boniour c’eſt cajoler,Et tourner l’œil c’est faire vn crime.Ton humeur pleine de ſoupçonsFait de ridicules leçonsÀ des cœurs exempts de malice,Et tes deffences bien ſouuentLeur enſeignent des artifices,Qu’ils ignoroient auparauant.

La Vertu froide & ſans couleurEn ternit ſa grace immortelle,Et ſouſpire auecque douleurVoyant qu’elle est ſouz ta tutelle :Elle a deſcrié ton ſuport,Ne pouuant ſouffrir ſans effortLes ſoins dont ton eſprit s’acquite :Car ton ſens débile & legerSe rend oppreſſeur du merite,Qu’il s’ingere de proteger.

Auec d’importunes clartezTu veilles de trop belles choſes,Qui te void parmy ces Beautez,Void vn ſerpent parmy des roſes,Mais tu fais beaucoup plus de malQue ce dangereux animal,

Si l’on en croit la Renommée ;Car tu piques en trahizonD’vne ſagette enueniméeQui n’a point de contrepoiſon.

Quand tu m’as bleſſé iusqu’au cœurPar tes inhumaines cenſures,Tu ſoustrais auecque rigueurLes apareils de mes bleſſures :Angelique cherche par foisDans le ton charmant de ſa voixQuelque douceur qui me conſole :Mais tu l’apperçois promptementEt viens retrancher ſa paroleDés le premier mot ſeulement.

Deſormais aplique toy mieux,Prenant garde à ce qui te touche ;Fay tarir la glus de tes yeux,Et non pas le miel de ſa bouche ;N’espan plus la mauuaiſe odeurD’vne criminelle laideur,Parmy des beautez innocentes :Au lieu de tant de traits laſchezQui bleſſent des vertus naiſſantesRepren toy de tes vieux pechez.