L’Œuvre de Paul Bourget

Louis Bertrand (1866–1941)

Vous m’avez dit : « Pourquoi cette amertume immense ?Cet incurable ennui qui vous jette à genoux,Et pourquoi ce dédain de vivre, qui commenceA prendre les meilleurs et les plus purs de nous ? »

Je vous ai répondu : « Nous voulons trop du monde,Et ce monde épuisé ne peut fournir assezPour remplir jusqu’aux bords notre âme trop profonde,Car nous portons en nous tous les siècles passés.

Tous les rêves anciens qu’ont enfantés les hommes,Tous les pleurs amassés depuis quatre mille ansNous ont fait les rêveurs malades que nous sommes,Et nous sommes très vieux, et nos bras sont tremblants… »

Vous m’avez regardé sans presque me comprendre,Et, triste, je sentis que je parlais bien mal.Jamais pourtant, jamais mon cœur ne fut plus tendre :A mes lèvres montait tout mon pauvre Idéal.

… ce dédain de vivre qui commenceA prendre les meilleurs et les plus purs de nous…

Et nous sommes très vieux et nos bras sont tremblants…

Et toi, divine mort, où tout rentre et s’efface,Accueille tes enfants dans ton sein étoilé !Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,Et rends-nous le repos que la vie a troublé !