Chronique du printemps

Louis Bouilhet (1821–1869)

Festons et astragales

Savez-vous, gens de Paris,Dont on voit les faces ternesSous des arbres rabougrisOù fleurissent des lanternes,

Quand, au long des boulevards,Vous assiégez d’une lieueLes gros drames, ces renardsDont l’été coupe la queue !…

Savez-vous que le bon Dieu,Chassant la brume morose,Sur la toile du ciel bleuBrosse un printemps vert et rose.

Silence à vos cris d’enfer !Qu’on se flatte ou qu’on se morde,Les scandales de l’hiverSont usés jusqu’à la corde.

Oyez ! j’apporte des bois,Où tremblotent les rosées,De quoi défrayer six moisVos chroniques épuisées.

Les nids vont bien, les boutonsSont faits sur de bons modèles ;On a vu des hannetons,On attend les hirondelles.

Des muguets, des bassins d’or,J’ai le cours sur mes tablettes ;Les blés sont calmes encor,La hausse est aux violettes.

Comme un critique sournois,Avril des jardins s’approche,Et se glisse, en tapinois,De la grêle plein sa poche.

Mais les grives n’ont pas peur,Et m’ont donné l’assuranceQue le fruit tient sous la fleur,L’avenir sous l’espérance.

Les collines ont du thym ;L’air est doux ; rien de la vigne ;J’ai rencontré ce matinQuatre pécheurs à la ligne.

Hier, enfin, de l’ombre épris,Je rôdais par les vallées,Entre les gazons fleurisEt les voûtes étoilées ;

À l’heure où le carnaval,Escorté de cinq cents masques,Défonce, au galop final,La peau des tambours de basques ;

Quand j’ai vu, sur un ruisseau,Planer, tout blanc d’étincelles,Le Silence, cet oiseauDont on n’entend pas les ailes !…