Le Barbier de Pékin

Louis Bouilhet (1821–1869)

Festons et astragales

À mon ami Alfred Foulongne.

Hao ! Hao ! c’est le barbierQui secoue au vent sa sonnette !Il porte au dos, dans un panier,Ses rasoirs et sa savonnette.

Le nez camard, les yeux troussés,Un sarrau bleu, des souliers jaunes,Il trotte, et fend les flots pressésDes vieux bonzes, quêteurs d’aumônes.

Au bruit de son bassin de fer,Le marchand qui vient sur sa porte,Sent courir, le long de sa chair,Une démangeaison plus forte.

Toute la rue est en suspens…Et les mèches patriarcalesSe dressent, comme des serpentsQu’on agace avec des cymbales.

C’est en plein air, sous le ciel pur,Que le barbier met sa boutique :Les bons clients, au pied du mur,Prennent une pose extatique.

Tous, d’un mouvement régulierVont clignant leurs petits yeux louches ;Ils sont là, comme en espalier,Sous le soleil et sous les mouches.

Souriant, les doigts allongés,Il flatte les épaules nues,Et ses attouchements légersOnt des puissances inconnues :

Le patient, dans son sommeil,Part pour le pays bleu des rêves ;Il voit la lune et le soleilDanser, sur de lointaines grèves.

Il écoute le rossignol,Roulant des notes, sous les branches ;Ou, par les deux, il suit au volUn couple d’hirondelles blanches.

Cependant, glissant sur la peau,La lame où le jour étincelleCourt, plus rapide qu’un oiseauQui frôle l’onde avec son aile ;

Et quand le crâne sans cheveuxLuit comme une boule d’ivoire,Le maître, sur son doigt nerveux,Tourne, au sommet, la houppe noire.

Chacun s’arrête ; le barbierSait mainte histoire inattendue ;Ni mandarin, ni bachelierN’a la langue aussi bien pendue.

La foule trépigne, à l’entour,Et, par instants, se pâmant d’aise.Chaque auditeur, comme un tambour,Frappe, à deux mains, son ventre obèse.

Mais, point de trêve ! il faut marcher !Debout ! comme une tête ronde,Son bon rasoir, sans s’ébrécher,En trois coups raserait le monde.

Toujours plus beau, toujours plus fort,En gardant ses libres allures,Il fauchera, jusqu’à la mort,Les barbes et les chevelures.

Puis, dans sa tombe on placeraBrosses, bassins et savonnettes,Et, sous la nue, il friseraLa tresse blonde des comètes !