Les Regards

Maurice Rollinat (1846–1903)

L’Abîme

On regarde sans voir, de mêmeOn voit aussi sans regarder.D’où l’on oserait hasarderQue l’œil humain est un problème.

Vivrait-il un sort incertainPlutôt neutre que volontaire,Ou n’a-t-il autant de mystèreQue parce qu’il a plus d’instinct ?

Qu’est-ce qui revêt son officeD’une telle ambiguïté ?La pudeur de la vérité ?Si c’était la pudeur du vice !

Hélas ! par maint spectre odieuxDont la hantise nous consume,Par maint vieux relent d’amertumeComptez les trahisons des yeux.

Ils recouvrent sous tant de charmesLeurs abominables dessous !Ils pleurent si bien d’après nous,Jusqu’aux nuances de nos larmes.

Le soupçon le plus châtiéD’avoir cru l’homme à sa prunelleFait une molle sentinelleContre un faux regard d’amitié.

Est-ce bien le cœur qui s’exhaleAvec ses vouloirs, ses projets,Dans les regards, souffles et jetsDe lueur droite et transversale ?

Ils le représentent si peuComme en lui-même il se comporteTous ces miroitements d’eau morte.De verroterie et de feu.

Échos décevants et funèbresDe chaque apparence qui fuit,Ils y descendent de la nuit,Ils en soutirent des ténèbres.

Vous pouvez scruter l’œil à nu,À la loupe comme un atome.Vous n’y verrez qu’un vain fantômeQu’une ombre louche d’inconnu.

L’éclair d’en haut nous dit : « Prends garde !Voici le tonnerre qui vient. »L’éclair de l’œil n’annonce rien :Sinon qu’un secret nous regarde.

À quoi bon nos ruses de lynxPour guetter la prunelle humaine ?Cette lentille qui nous mèneRestera fidèle à son sphinx.

Ensemble ils trament leurs malices,Et leur magnétique unitéConfond l’instantanéitéDe leurs deux actions complices.

Ce monstre que l’on se prometDe démasquer à sa fenêtre,Pourrait-on même reconnaîtreQuand il s’en ôte et s’y remet ?

Puisque pour le fond de sa geôle,Ayant quitté les soupiraux,Il gaze leurs petits carreauxD’un mirage qui nous enjôle.

Parfois il parle dans un cri,Avec un geste il se crayonne ;Mais dans l’organe qui rayonneIl se sent toujours à l’abri.

Nul ne peut sortir le ProtéeDe son labyrinthe vitreux !Sait-on si ce regard peureuxNe monte pas d’un Prométhée ?

De l’œil croupissant ou battuFaut-il induire un cerveau trouble ?Et si la conscience doubleRegardait comme la vertu !

À tel œil fou la raison perche.Et jurez donc que cet œil froidN’est pas la lucarne d’effroiD’un esprit perdu qui se cherche.

Conclurez-vous au désespoirDu regard navré qui se penche ?Et pourquoi pas une âme blancheCondamnée à ce regard noir ?

Est-ce un rêve d’ange ou de fauneQui coule ce bleu si bénin ?Est-ce du baume ou du veninQui rancit derrière ce jaune ?

Les regards sont des feux folletsQui dansent devant un abîme.L’aspect du bien comme du crimeReste enfoui sous ces reflets.

Leur lumineuse pantomimeDevrait nous laisser indécis,Puisqu’elle n’a de sens précisQue pour celui qui les anime,

Pour celui-là même qui faitOu défait leur métamorphose,Pour son âme, invisible cause,Dont ils sont le visible effet.

Hors du monde où tourne et s’agiteLe domino de son ennui,Quand l’homme reprend son vrai luiDans la sécurité du gîte,

Alors à ses deux yeux ardentsIl donne en pleine confianceLa totale signifianceDe son énigme d’en dedans.

Mais ni sa mère ni personneNe surprendront ces regards-làPar lesquels il dit : « Me voilà ! »À son propre cœur qui frissonne.