Requiescat in pace
L’Abîme
Il faut croire qu’enfin cet homme de mensongePurifiera son cœur avant ses derniers jours,Car, ainsi qu’un remords, un cauchemar le ronge,Un cauchemar sinistre, et le même toujours !Voici, de point en point, ce formidable songe :
À l’office d’un trépasséIndifféremment il assiste,Quand s’élève ce chant si triste :Requiescat in Pace.
Il frémit décontenancé,Et bientôt sur son âme impieIl sent une angoisse accroupie :Requiescat in Pace.
Ce lamento noir et glacéDu fond de l’Église hagardeA semblé lui crier : « Prends garde ! »Requiescat in Pace.
Par son trouble il se voit forcéDe s’avouer sans subterfugeQue dans la tombe il flaire un juge :Requiescat in Pace.
Alors toujours plus oppressé,Pénétré d’horreur et de honte,Il entend pour son propre compte :Requiescat in Pace.
Dans son délire d’insenséIl croit que sa vie est dissoute…C’est à lui qu’on donne l’Absoute… :Requiescat in Pace.
C’est lui le Mort clos et visséSous ce long couvercle en dos d’âne :Tout ce qu’il a fait le condamne :Requiescat in Pace.
Son démérite est là, dressé,Fantôme entre les cierges blêmes,Plein de griefs et d’anathèmes :Requiescat in Pace.
Oh ! trop vil croupit son passé,Pour que jamais se réaliseLe vœu suprême de l’Église :Requiescat in Pace.
Il dormait le cœur enlacéPar la rancune et par l’envie…La luxure a mangé sa vie :Requiescat in Pace.
Nuit et jour il a transgresséToutes les lois de la justice.Il pratiquait le Bien… factice :Requiescat in Pace.
Il avait le vice exercé,La pitié feinte, l’honneur fourbe,L’amour tortu, l’amitié courbe :Requiescat in Pace.
Son égoïsme intéresséN’était pas même charitableAvec les miettes de sa table :Requiescat in Pace.
Son esprit n’a tergiverséAutant qu’il se le remémoreQue pour vouloir plus mal encore :Requiescat in Pace.
Et toujours ce chant ressasséRevient flageller d’ironieSa scélératesse finie :Requiescat in Pace.
L’affreux verdict est prononcé,Il n’a donc plus qu’à se maudire ;Car voilà bien ce que veut dire :Requiescat in Pace.
Que son châtiment commencé,Rigoureusement s’accomplisse !En l’Éternité du supplice :Requiescat in Pace.
— Il se réveille alors aussi froid qu’une pierreEt, sentant la Peur le serrer,Il étend ses deux bras comme pour s’assurerQu’il n’est pas encor dans sa bière ! —