Les Vieilles Haies
Les Névroses
LES VIEILLES HAIES
À Edmond Haraucourt.
Fauves, couvrant l’horreur, le mystère et l’ennui,Tantôt pleines de jour, tantôt pleines de nuit,De murmures et de silences ;Hostiles au toucher comme des hérissons,Elles sont là, mêlant à d’éternels frissonsD’interminables somnolences.Elles ont l’attitude et la couleur des bois :Aubépines, genêts, fougères, et parfoisUn panache de chèvrefeuilleLeur donnent une odeur suave à respirer ;Leurs fruits ? c’est le hasard qui les fait prospérer,Et c’est le merle qui les cueille.Elles sont un écran pour le sentier poudreux,Un abri pour le pâtre, et pour les amoureuxLe lieu des rendez-vous fidèles ;Et quand l’ombre noircit la plaine et le ravin,La nonne lavandière et le mauvais devinDialoguent à côté d’elles.
Tous les anciens buissons poussent dru, haut et droit,Comme aussi, bien souvent, ils penchent, et l’on voitSous l’azur clair ou qui se fronce,Au-dessus du ruisseau chuchoteur ou dormant,La courbure agressive et l’échevèlementÉpouvantable de la ronce.Rarement effleurés par les beaux papillons,Ils sont le labyrinthe aimé des vieux grillons ;Plus d’une cigale en tristesseY hasarde un son maigre et que l’âge a faussé ;Grenouilles et crapauds visitent leur fossé,Et la couleuvre est leur hôtesse.Hélas ! dans ces fouillis qu’elle connaît si bienCette sournoise ourdit son muet va-et-vientQue maint sifflement entrecoupe ;Malheur au nid d’oiseau ! L’ogresse à pas tordusSe hisse pour biber les œufs tout frais pondusDans la pauvre petite coupe.À la longue, parfois, ces grands buissons affreuxOnt bu tous les venins que vont baver sur euxL’aspic et la vipère noire :Aussi, lorsque l’été réchauffeur des désertsPromène au fond des trous, sur l’onde et dans les airsSon invisible bassinoire,
La haie empoisonnée, après son long sommeil,Étire ses rameaux qui s’enflent au soleilComme autant de bêtes squammeuses ;Et contre les troupeaux sveltes et capricantsElle se dresse, armée, avec tous ses piquants,D’innombrables dents venimeuses.Dans la pourpre de l’aube ou des soleils couchants,Au bord des bois, des lacs, des vignes et des champs,Des prés ou des châtaigneraies,L’habitant du ravin, du val et des plateauxVénère à son insu ces sombres végétaux :Car, à la fin, les vieilles haies,À force d’avoir vu tant de piétons bourbeux,D’ânes et de moutons, de vaches et de bœufs,Ont, comme les très vieux visages,Pris un air fantomal, prophétique, assoupi,Qui sur le chemin neuf et le mur recrépiJette un reflet des anciens âges.