Le Scieur de long

Maurice Rollinat (1846–1903)

Paysages et paysans

Voûté haut sur la grande chèvreEnchaînant un frêne équarri,Le vieux parle, et son gars contritL’écoute, en se mordant la lèvre.

« T’es trop vif ! Dans not’ dur métier,Pas s’presser soulag’ de moitié.L’corps joue à l’ais’, n’est jamais raide,Quand la cadenc’ tranquill’ vous aide.

Comprends-moi donc ! membr’, scie, échines,Les trois n’doiv’ fair’ qu’un’ seul’ machine.Faut q’les deux homm’, mécaniqu’ment,S’baiss’ et r’mont’ comm’ leur instrument !

Je l’sais par moi-même, et j’l’assure…Que deux anciens qui vont en m’sure,S’mouvant pareils de haut en bas,Font d’long’ besogne et s’fatig’ pas.

Vois, moi, qui suis vieux scieur de long,Comme j’la pouss’ net et d’aplombLa scie ! Au lieu q’toi, c’est l’martyre,De l’air si r’chigné q’tu la tires.

Ton œil toujou’ r’levé voudraitVoir plus vite avancer son trait,En c’mençant faudrait qu’elle arriveDéjà dans l’fin bout d’la solive !

À tout coup, tu crach’ dans tes mains,Quand ell’ trouve un nœud dans son ch’min ;Et faut qu’tu jur’ et q’tu te r’prennes,Si peu qu’elle entre et qu’ell’ s’engrène !

Scier du sapin t’fait batt’ les flancs,Quand la scie au mou de c’bois blancDevrait glisser, sans q’ça t’écœure,Comme un rasoir dans un pain d’beurre.

Tu s’rais bâti pour le métier,T’as des bras d’fer, des reins d’acier,Tandis que moi j’n’ai plus q’l’écorce.Eh ben ! sais-tu c’qui fait ma force ?

C’est ma patienc’ de volonté.C’est ma scie à moi, l’entêté,Pour scier l’découragement qui m’pince,

Tell’ que l’autre ! à ça près c’pendant,Que, tout comme elle, ayant des dents,Quand ell’ s’en sert, jamais ell’ grince ! »