OV que je vueille donner, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell’ a soigneusement bridé toutes nos avenues. Je devisoy, en cette saison frileuse, si la façon d’aller tout nud de ces nations dernierement trouvées, est une façon forcée par la chaude temperature de l’air, comme nous disons des Indiens et des Mores, ou si c’est l’originele des hommes. Les gens d’entendement, d’autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la saincte parole, est subject à mesmes loix, ont accoustumé, en pareilles considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles des controuvées, de recourir à la generalle police du monde, où il n’y peut avoir rien de contrefaict. Or, tout estant exactement fourny ailleurs de filet et d’éguille pour maintenir son estre, il est, à la verité, mécreable que nous soyons seuls produits en estat deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours estrangier. Ainsi je tiens que, comme les plantes, arbres, animaux et tout ce qui vit, se treuve naturellement equippé de suffisante couverture, pour se deffendre de l’injure du temps,
aussi estions nous ; mais, comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du jour, nous avons esteint nos propres moyens par les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c’est la coustume qui nous faict impossible ce qui ne l’est pas : car, de ces nations qui n’ont aucune connoissance de vestemens, il s’en trouve d’assises environ soubs mesme ciel que le nostre ; et puis la plus delicate partie de nous est celle qui se tient tousjours descouverte : Si nous fussions nez avec condition de cotillons et de greguesques, il ne faut faire doubte que nature n’eust armé d’une peau plus espoisse ce qu’elle eust abandonné à la baterie des saisons, comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds. Je ne sçay qui demandoit à un de nos gueux qu’il voyoit en chemise en plain hyver, aussi scarrebillat que tel qui se tient emmitonné dans les martes jusques aux oreilles, comme il pouvoit avoir patience : Et vous, monsieur, respondit-il, vous avez bien la face descouverte ; or moy, je suis tout face. Les Italiens content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son maistre s’enquerant comment, ainsi mal vestu, il pouvoit porter le froid, à quoy il estoit bien empesché luy mesme : Suivez, dict-il, ma recepte de charger sur vous tous vos accoustremens, comme je fay les miens, vous n’en souffrirez non plus que moy. Le Roy Massinissa jusques à l’extreme vieillesse ne peut estre induit à aller la teste couverte, par froid, orage et pluye qu’il fit. Et le roy Agesilaus observa jusques à sa decrepitude de porter pareille vesture en hyver qu’en esté. Caesar, dict Suetone, marchoit tousjours devant sa troupe, et le plus souvent à pied, la teste descouverte, soit qu’il fit Soleil ou qu’il pleut ; et autant en dict on de Hannibal,
Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur Roy apres le nostre, qui est à la verité un des plus grands Princes de nostre siecle, ne porte jamais gans, ny ne change, pour hyver et temps qu’il face, le mesme bonnet qu’il porte au couvert.
Et puis que nous sommes sur le froid, et François accoustumez à nous biguarrer (non pas moy, car je ne m’habille guiere que de noir ou de blanc, à l’imitation de mon pere), adjoustons, d’une autre piece, que le Capitaine Martin du Bellay dict, au voyage de Luxembourg, avoir veu les gelées si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de coignée, se debitoit aux soldats par poix, et qu’ils l’emportoient dans des paniers. Et Ovide, à deux doigts prez :