La chauve-souris
Fables canadiennes — 03
LA CHAUVE-SOURIS
Dans l’humble fable qui précèdeJe vous ai montré, mes enfants,Que le bon quelquefois le cèdeAux mauvais qui sont triomphants ;N’allez pas en conclureQu’il en doit toujours être ainsi,Et que le coquin endurciN’est pas gêné parfois dans sa coupable allureLe contraire arrive partout ;
On se prend dans son propre piége ;On veut laisser d’autres deboutEt l’on perd soi-même son siége.D’une chauve-sourisÉcoutez l’aventure ;Votre douce natureLui prêtera le coloris.— Je ne suis point, mes sœurs, vile, ni flagorneuse ;Je ne viens point faire ma cour —Dit la chauve-souris, un jour,En pliant avec soin son aile membraneuse, —Or, les moineaux, nos ennemis,M’ont, tout à l’heure encor, promisDe me faire heureusement vivre,Si je voulais ici les suivrePour vous déposséder ;Mais je ne veux pas les aider.C’était aux souris véritablesQue la chauve-souris parlait comme cela ;Elle ne contait làQue des mensonges détestables,Et désirait pour ce brandon
Un prix quelconque, un léger don.Elle l’obtint à l’instant même.Ensuite elle vola vers les petits moineaux,Et, se servant toujours du même stratagème :— Mes frères les oiseaux,Vous connaissez, dit-elle,Mon amitié fidèle ;Défiez-vous sans cesse ou vous êtes finis :Les souris ont juré de surprendre vos nids.Elles ont osé tout promettreSi je voulais enfin dans leurs mains vous remettre ;Je leur ai montré du courroux,Car je suis oiseau comme vous.Cette nouvelle fourberieEut aussi beaucoup de succès.On la paya sans ladrerie ;Et puis on tint un grand congrèsComme moineau n’en voit plus guère.Il y fut décidé d’aller porter la guerreChez les souris sans foi.Comme on allait prendre les armes,On entendit de grands vacarmesEt le camp fut rempli d’émoi.
Or, les souris guerrièresAvaient pris les devants :Leurs bataillons mouvantsCouvraient des toises entières.Cependant les moineaux dépêchent des courriers,De la cime de leurs arbustes,Pour dire à l’ennemi que les nobles lauriersNe se cueillent jamais dans les guerres injustes.Les souris font de même avant que d’attaquer ;De sorte que bientôt tout vient à s’expliquer.Redoutant la potence, alors, la souris-chauveVers des murs en ruine avec hâte se sauve.Et depuis ce jour-là, cachée en son réduit,L’infortunéePasse à trembler de peur chaque longue journée,Et n’ose sortir que la nuit.
Un moment de folie, hélas ! fait souvent naîtreDe longs jours de regrets.La honte, pour le traître,Suit la gloire de près.