Religion

Paul Alexis (1847–1901)

Trente romans — Partie II

RELIGION

Vous êtes-vous trouvé placé, dans un dîner, à côté d’un de ces aimables vieillards, qui mettent une coquetterie à vous faire oublier qu’ils ont le double de votre âge ? Leurs cheveux blancs sont comme un repoussoir qui rend plus séduisante la jeunesse de leur cœur et de leur esprit. Tout de suite, on se sent camarade avec eux. Après les banalités du début, leur conversation devient des plus attachantes. En faisant appel à leurs souvenirs, ils évoquent un temps que vous n’avez pas connu, et au milieu duquel ils vous font vivre réellement une heure. D’un autre côté, vous leur parlez à cœur ouvert, vous leur confiez vos plus intimes sentiments avec une franchise et un abandon qui ne sortiraient pas aussi complètement si vous causiez avec un de vos contemporains. Alors, par une exquise délicatesse, votre interlocuteur, se croyant obligé de vous rendre abandon pour abandon, vous dévoilera les secrets de sa vie et le fond de son expérience.

Tel était M. L…, un beau vieillard frisant la soixantaine, encore très vert, à côté duquel j’eus la chance de dîner un soir dans une maison de l’avenue du Bois-de-Boulogne.

Vers une heure du matin, par une nuit de mai admirable, sous un vrai ciel d’Italie, limpide et criblé d’étoiles, nous passions devant l’Arc-de-Triomphe, M. L… et moi. Et nous redescendîmes vers Paris, à petits pas, par l’avenue des Champs-Élysées.

— La merveilleuse nuit, pensais-je, digne d’être chantée par Musset, ou de jeter dans les bras l’un de l’autre, un homme et une femme, deux êtres jeunes, sentant bouillonner leur sève, pris du besoin de s’accoupler au risque de se perpétuer !

Puis, j’eus une grande envie de fumer un cigare. J’en avais justement deux dans la poche. M. L…, appartenant à une génération qui ne fumait pas, refusa mon offre ; mais, porteur d’une boîte d’allumettes, ce fut lui qui me donna du feu. Et, après avoir causé un peu de tout pendant la soirée, philosophie, femmes, médecine, roman, théâtre, musique et politique, après avoir) selon son expression, « fait le tour des idées », nous nous mîmes à parler religion. Et voici, mot à mot, ce que m’a dit M. L…, cette nuit de printemps voluptueusement tiède et parfumée.

— « Me connaissant de ce soir, monsieur, vous avez cru devoir être aimable, ou si je vous ai réellement plu, vous avez dit votre pensée véritable en me trouvant gai, bien portant, « plus jeune que les jeunes »… Et moi, je vous ai laissé dire, d’abord parce que votre erreur me fait plaisir, me flatte, et que ce n’était ni le lieu, ni le moment de descendre au fond des choses… Mais, maintenant qu’il est plus de minuit, nous nous connaissons depuis hier et sommes par conséquent de trop vieux amis pour que je vous laisse dans l’erreur… Eh bien ! je suis malheureux, sachez-le, profondément malheureux. Et c’est la religion qui a empoisonné ma vie… Tenez, vous allez voir…

« Ma femme… Oui ! elle n’était pas à ce dîner d’où nous sortons, elle ne va plus nulle part… Ma femme, monsieur, a dix ans de moins que moi qui en ai cinquante-neuf… Oh ! elle est encore belle, très belle ! Grande, brune, étoffée mais pas empâtée, un port de reine. Ah ! si vous la voyiez !… si vous l’aviez vue, surtout, à vingt-quatre ans, quand nous nous sommes mariés !…

« Et un mariage d’amour, s’il vous plaît !… Nos parents se connaissaient… Elle n’avait pas quatorze ans, déjà grande comme aujourd’hui, on lui en aurait donné dix-huit. Un soir comme celui-ci, à la campagne, par un clair de lune étonnant, nous nous donnâmes un premier baiser qui, en une seconde, décida de notre vie. Dès le lendemain, je la demandai au père, un homme à caractère, qui me répondit : « Oui, mon gaillard ! mais il faut que tu la mérites… Je lui donne cent mille francs, et toi, tu n’as pas le sou. Gagnes-en autant et tu l’épouseras. Prends ton temps, travaille, elle t’attendra : je ne compte pas la marier de bonne heure… Si oui, tope là ! » Eh bien, à trente ans, j’avais gagné cent mille francs et ma femme. Aussi, de vingt à trente, quelle orgie de travail !

« J’étais fort comme un bœuf, vous comprenez ! Mais tout passait dans ma rage à vouloir m’enrichir et vite. Aussi, je vivais dans une continence amoureuse presque absolue, avec de loin en loin, — cinq ou six fois par an, peut-être — une folie de quarante-huit heures, une orgie de matelot venant de faire le tour du monde. Quant à ma fiancée, le père, un rude homme, me la laissait voir trois ou quatre fois par été, aux vacances, sous ses yeux, pendant une demi-heure : avec ce régime là, j’arrivai, vers trente ans, au mariage, vigoureux de corps et de cœur, presque neuf… Hum ! vous m’en croyez : quelle nuit de noces !

« Et quelle lune de miel !… Que dis-je ? une lune de miel ? Pendant dix, quinze, vingt ans, il m’a semblé que j’étais un dieu, tant je me complaisais dans la plénitude de mes facultés, dans la conscience de ma force. J’étais un homme, sacré tonnerre ! et je vous certifie que je vivais. Des sens, du cœur, de l’estomac, du ventre, du cerveau, je débordais de vie. Pas un rouage de la machine compliquée que nous sommes qui ne fonctionnât avec une imperturbable régularité ! Et je me sentais heureux. Tout me réussissait. Ma fortune naissante faisait la boule de neige. J’avais déjà une fille de belle venue, puis, ayant désiré un fils, il m’en naquit un. Peut-être qu’en ce temps-là, homme d’État, général, écrivain, inventeur, homme de science, — au lieu d’exercer le modeste emploi que vous savez — j’eusse pu faire quelque chose, marquer ma trace, éterniser mon souvenir.

« Eh bien ! tout à coup, vers ma cinquantième année, — à mon demi-siècle révolu, — j’ai été comme touché par une main invisible. Ou plutôt, c’est ma femme, ma malheureuse femme, qui a été touchée.

« Ça a commencé par la mort de notre fille, perte qui, naturellement, nous a accablés l’un et l’autre, puis qui a laissé la mère dans une sorte de prostration morale, dont la pauvre femme ne s’est plus relevée.

« Isabelle, qui n’avait jamais été une pratiquante bien zélée, s’est mise à fréquenter l’église. D’abord, paraissant ne se soucier nullement des cérémonies régulières du culte, elle y venait de préférence l’après-midi, à l’heure où les moindres craquements, une chaise qu’on déplace, une porte refermée, le bedeau qui se mouche, prennent une importance extraordinaire, dans le vide des grandes nefs sonores. Et elle restait là des heures, assise dans un coin sombre, au fond de quelque chapelle latérale, pensant à notre fille, se croyant plus près d’elle parce qu’elle oubliait tout : la marche du temps, son intérieur, ses affaires, son mari et son fils, caressant le rêve d’être elle-même sortie de la vie, — de la vie dont elle ne percevait plus que de lointains murmures. En parlant, elle laissait des sommes à la sacristie, pour qu’on brûlât des cierges.

« Bientôt, les longues heures de rêverie solitaire dans la paix d’une église déserte, ne lui suffirent plus. Elle alla à la messe et aux offices, d’abord le dimanche, puis chaque jour. J’essayai de tout pour réagir, la distraire. En vain, monsieur ! je n’étais pas le plus fort. Bientôt, une autre cause, le retour d’âge, vint précipiter les effets du mal. La diminution de son existence physique, la mort d’une partie d’elle-même, achevait le détraquement. Quand la femme se voit à jamais privée de l’amour, paraît-il, il lui faut un exutoire. La religion succède à l’amour : la même chose peut-être, au fond, mais renversée. Moi, depuis neuf ans que j’en souffre, je suis arrivé à croire qu’une aberration succède à l’autre, que tout est creux et vide, ceci aussi bien que cela. La religion m’a fait tant de mal, monsieur, que je nie ce qui a été mon passé : l’amour et le bonheur. Aujourd’hui la vie me dégoûte, j’en suis à détester la femme en général. Intellectuellement surtout, je la méprise. Si l’intelligence est encore le meilleur de l’humanité, l’homme supérieur ne devrait pas s’empêtrer d’une femme. Ça empêche de penser, la femme : il n’y a encore que le célibat ! Ainsi, jeune homme, si vous avez le bonheur d’être célibataire… »

La vérité exacte me force à reconnaître que, à partir de ce moment, cet excellent M. L…, après m’avoir vivement intéressé par le récit de sa vie, me parut légèrement raseur. Ses théories générales ne contenaient pas autant d’intérêt que ses malheurs particuliers. Et comme nous venions de dépasser le rond-point des Champs-Élysées, lui ayant demandé du feu pour allumer mon second cigare, je pris congé de lui, un peu brusquement. Je venais de voir passer une promeneuse solitaire, grande, superbe, élégante, avec un port de reine comme M L…, mais n’ayant pas encore l’âge de la crise religieuse.