L’Impénitence finale
Jadis et naguère (1891) — Naguère
La petite marquise Osine est toute belle,Elle pourrait aller grossir la ribambelleDes folles de Watteau sous leur chapeau de fleursEt de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleursParisienne en tout, spirituelle et bonneEt mauvaise à ne rien redouter de personne,Avec cet air mi-faux qui fait que l’on vous croit.C’est un ange fait pour le monde qu’elle voit.Un ange blond, et même on dit qu’il a des ailes.
Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèlesAvaient en vain quêté leur main à ses seize ans,Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans
Comme il avait quitté son escadron, vint faireEscale au Jockey ; vous connaissez son affaireAvec la grosse Emma de qui — l’eussions-nous cru ?Le bon garçon était absolument féru,Son désespoir après le départ de la grue,Le duel avec Gontran, c’est vieux comme la rue ;Bref il vit la petite un jour dans un salon.S’en éprit tout d’un coup comme un fou ; même l’onDit qu’il en oublia si bien son infidèleQu’on le voyait le jour d’ensuite avec Adèle.Temps et mœurs ! La petite (on sait tout aux Oiseaux)Connaissait le roman du cher, et jusques auxMoindres chapitres : elle en conçut de l’estime.Aussi quand le marquis offrit sa légitimeEt sa main contre sa menotte, elle dit : Oui,Avec un franc parler d’allégresse inouï.Les parents, voyant sans horreur ce mariage(Le marquis était riche et pouvait passer sage)Signèrent au contrat avec laisser-aller.Elle qui voyait là quelqu’un à consolerOuït la messe dans une ferveur profonde.
Elle le consola deux ans. Deux ans du monde !
Mais tout passe !
Si bien qu’un jour qu’elle attendaitUn autre et que cet autre atrocement tardait,De dépit la voilà soudain qui s’agenouilleDevant l’image d’une Vierge à la quenouilleQui se trouvait là, dans cette chambre en garni,Demandant à Marie, en un trouble infini.Pardon de son péché si grand, — si cher encoreBien qu’elle croie au fond du cœur qu’elle l’abhorre.
Comme elle relevait son front d’entre ses mainsElle vit Jésus-Christ avec les traits humainsEt les habits qu’il a dans les tableaux d’église.Sévère, il regardait tristement la marquise.La vision flottait blanche dans un jour bleuDont les ondes voilant l’apparence du lieu.Semblaient envelopper d’une atmosphère élueOsine qui tremblait d’extase irrésolueEt qui balbutiait des exclamations.Des accords assoupis de harpes de SionsCélestes descendaient et montaient par la chambreEt des parfums d’encens, de cinnamome et d’ambreFluaient, et le parquet retentissait des pasMystérieux de pieds que l’on ne voyait pas.Tandis qu’autour c’était, en décadences soyeuses,Un grand frémissement d’ailes mystérieuses
La marquise restait à genoux, attendant,Toute admiration peureuse, cependant.
Et le Sauveur parla :
« Ma fille, le temps passe,Et ce n’est pas toujours le moment de la grâce.Profitez de cette heure, ou c’en est fait de vous. »
La vision cessa.
Oui certes, il est douxLe roman d’un premier amant. L’âme s’essaie,C’est un jeune coureur à la première haie.C’est si mignard qu’on croit à peine que c’est mal.Quelque chose d’étonnamment matutinal.On sort du mariage habitueux. C’est commeQui dirait la lueur aurorale de l’hommeEt les baisers parmi cette fraîche clartéSonnent comme des cris d’alouette en été,Ô le premier amant ! Souvenez-vous, mesdames !Vagissant et timide élancement des âmesVers le fruit défendu qu’un soupir révéla…Mais le second amant d’une femme, voilà !
On a tout su. La faute est bien délibéréeEt c’est bien un nouvel état que l’on se crée,Un autre mariage à soi-même avoué.Plus de retour possible au foyer bafoué.Le mari, débonnaire ou non, fait bonne gardeEt dissimule mal. Déjà rit et bavardeLe monde hostile et qui sévirait au besoin.Ah, que l’aise de l’autre intrigue se fait loin !Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime,Tout le cœur est éclos en une fleur suprême.Ah, c’est bon ! Et l’on jette à ce feu tout remords,On ne vit que pour lui, tous autres soins sont morts.On est à lui, on n’est qu’à lui, c’est pour la vie,Ce sera pour après la vie, et l’on défieLes lois humaines et divines, car on estFolle de corps et d’âme, et l’on ne reconnaîtPlus rien, et l’on ne sait plus rien, sinon qu’on l’aime !
Or cet amant était justement le deuxièmeDe la marquise, ce qui fait qu’un jour après,— Ô sans malice et presque avec quelques regrets —Elle le revoyait pour le revoir encore.Quant au miracle, comme une odeur s’évapore,Elle n’y pensa plus bientôt que vaguement.
Un matin, elle était dans son jardin charmant,
Un matin de printemps, un jardin de plaisance.Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence,Et frémissaient au vent léger, et s’inclinaientEt les feuillages, verts tendrement, lui donnaientL’aubade d’un timide et délicat ramageEt les petits oiseaux volant à son passage.Pépiaient à plaisir dans l’air tout embauméDes feuilles, des bourgeons et des gommes de mai.Elle pensait à lui, sa vue errait, distraite,À travers l’ombre jeune et la pompe discrèteD’un grand rosier bercé d’un mouvement câlin.Quand elle vit Jésus en vêtements de linQui marchait, écartant les branches de l’arbusteEt la couvait d’un long regard triste. Et le JustePleurait. Et en tout un instant s’évanouit.Elle se recueillait.
Soudain un petit bruitSe fit. On lui portait en secret une lettre.Une lettre de lui, qui lui marquait peut-êtreUn rendez-vous.Elle ne put la déchirer.
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Marquis, pauvre marquis, qu’avez-vous à pleurer
Au chevet de ce lit de blanche mousseline ?Elle est malade, bien malade.« Sœur Aline,A-t-elle un peu dormi ? »— Mal, monsieur le marquis. »Et le marquis pleurait.« Elle est ainsi depuis« Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire« De la nuit ? Ah, monsieur le marquis, quel délire !« Elle vous appelait, vous demandait pardon« Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon« De sa sonnette »Et le marquis frappait sa têteDe ses deux poings et, fou dans sa douleur muetteMarchait à grands pas sourds sur les tapis épais(Dès qu’elle fut malade, elle n’eut pas de paixQu’elle n’eût avoué ses fautes au pauvre hommeQui pardonna.) La sœur reprit pâle : « Elle eut comme« Un rêve, un rêve affreux. Elle voyait Jésus,« Terrible sur la nue et qui marchait dessus,« Un glaive dans la main droite, et de la main gauche« Qui ramait lentement comme une faux qui fauche,« Écartant sa prière, et passait furieux. »
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Un prêtre, saluant les assistants des yeux.Entre.
Elle dort.Ô ses paupières violettes !Ô ses petites mains qui tremblent maigrelettes !Ô tout son corps perdu dans les draps étouffants !Regardez, elle meurt de la mort des enfants.
Et le prêtre anxieux, se penche à son oreille.Elle s’agite un peu, la voilà qui s’éveille.Elle voudrait parler, la voilà qui s’endortPlus pâle.Et le marquis : « Est-ce déjà la mort ? »Et le docteur lui prend les deux mains, et sort vite.
On l’enterrait hier matin. Pauvre petite !