Marco
Poèmes saturniens (1902)
Quand Marco passait, tous les jeunes hommesSe penchaient pour voir ses yeux, des SodomesOù les feux d’Amour brûlaient sans pitiéTa pauvre cahute, ô froide Amitié ;Tout autour dansaient des parfums mystiquesOù l’âme, en pleurant, s’anéantissait.Sur ses cheveux roux un charme glissait ;Sa robe rendait d’étranges musiquesQuand Marco passait.
Quand Marco chantait, ses mains, sur l’ivoireÉvoquaient souvent la profondeur noireDes airs primitifs que nul n’a redits,Et sa voix montait dans les paradisDe la symphonie immense des rêves,Et l’enthousiasme alors transportaitVers des cieux connus quiconque écoutaitCe timbre d’argent qui vibrait sans trêves,Quand Marco chantait.Quand Marco pleurait, ses terribles larmesDéfiaient l’éclat des plus belles armes ;Ses lèvres de sang fonçaient leur carminEt son désespoir n’avait rien d’humain ;Pareil au foyer que l’huile exaspère,Son courroux croissait, rouge, et l’on auraitDit d’une lionne à l’âpre forêtCommuniquant sa terrible colère,Quand Marco pleurait.Quand Marco dansait, sa jupe moiréeAllait et venait comme une marée,Et, tel qu’un bambou flexible, son flancSe tordait, faisant saillir son sein blanc ;Un éclair partait. Sa jambe de marbre,Emphatiquement cynique, haussaitSes mates splendeurs, et cela faisaitLe bruit du vent de la nuit dans un arbre,Quand Marco dansait.
Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambreEt de chair mêlés opprimaient la chambre !Sous les draps la ligne exquise du dosOndulait, et dans l’ombre des rideauxL’haleine montait, rhythmique et légère ;Un sommeil heureux et calme fermaitSes yeux, et ce doux mystère charmaitLes vagues objets parmi l’étagère,Quand Marco dormait.Mais quand elle aimait, des flots de luxureDébordaient, ainsi que d’une blessureSort un sang vermeil qui fume et qui bout,De ce corps cruel que son crime absout :Le torrent rompait les digues de l’âme,Noyait la pensée, et bouleversaitTout sur son passage, et rebondissaitSouple et dévorant comme de la flamme,Et puis se glaçait.