Prince mort en soldat

Paul Verlaine (1844–1896)

Sagesse (1893)

XIII

Prince mort en soldat à cause de la France,Âme certes élue,Fier jeune homme si pur tombé plein d’espérance,Je t’aime et te salue !Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrieVa sous tant de ténèbres,Vaisseau désemparé dont l’équipage crieAvec des voix funèbres,Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufragesSemblent écrits d’avance…Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages,Détesta ton enfance,

Et plus tard, cœur pirate épris des seules côtesOù la révolte naisse,Mon âge d’homme, noir d’orages et de fautes,Abhorrait ta jeunesse.Maintenant j’aime Dieu dont l’amour et la foudreM’ont fait une âme neuve,Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre,Humble, accepte l’épreuve.J’admire ton destin, j’adore, tout en larmesPour les pleurs de ta mère,Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes,Comme un héros d’Homère.Et je dis, réservant d’ailleurs mon vœu suprêmeAu lys de Louis Seize :Napoléon qui fus digne du diadème,Gloire à ta mort française !Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne,Aujourd’hui vraiment « Sire »,Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne,Bon chrétien, du martyre !