Toutes les amours de la terre

Paul Verlaine (1844–1896)

Sagesse (1893)

XVII

Toutes les amours de la terreLaissent au cœur du délétèreEt de l’affreusement amer,Fraternelles et conjugales,Paternelles et filiales,Civiques et nationales,Les charnelles, les idéales,Toutes ont la guêpe et le ver.La mort prend ton père et ta mère,Ton frère trahira son frère,Ta femme flaire un autre époux,Ton enfant, on te l’aliène,

Ton peuple, il se pille ou s’enchaîneEt l’étranger y pond sa haine,Ta chair s’irrite et tourne obscène,Ton âme flue en rêves fous.Mais, dis Jésus, aime, n’importe !Puis de toute illusion morteFais un cortège, forme un chœur,Va devant, tel aux champs le pâtre,Tel le coryphée au théâtre,Tel le vrai prêtre ou l’idolâtre,Tels les grands parents près de l’âtre.Oui, que devant aille ton cœur !Et que toutes ces voix dolentesS’élèvent rapides ou lentes,Aigres ou douces, composantÀ la gloire de Ma souffranceInstrument de ta délivrance,Condiment de ton espéranceEt mets de ta propre navrance,L’hymne qui te sied à présent !