Cusin, monstre à double aile, au mufle Elephantin

Pierre de Ronsard (1524–1585)

Amour, tu es trop fort, trop foible est ma RaisonPour soustenir le camp d’un si rude adversaire.Va, badine Raison, tu te laisses desfaire :Dez le premier assaut on te meine en prison.Je veux, pour secourir mon chef demy-grison,Non la Philosophie ou les Loix : au contraireJe veux ce deux fois-nay, ce Thebain, ce Bon-perc,Lequel me servira d’une contrepoison.Il ne faut qu’un mortel un immortel assaille.Mais si je prens un jour cest Indien pour moy,Amour, tant sois tu fort, tu perdras la bataille,Ayant ensemble un homme et un Dieu contre toy.La Raison contre Amour ne peut chose qui vaille :Il faut contre un grand Prince opposer un grand Roy.

Cusin, monstre à double aile, au mufle Elephantin,Canal à tirer sang, qui voletant en presseSifles d’un son aigu, ne picque ma Maistresse,Et la laisse dormir du soir jusqu’au matin.

Si ton corps d’un atome, et ton nez de mastinCherche tant à picquer la peau d’une Déesse,En lieu d’elle, Cusin, la mienne je te laisse :Succe la, que mon sang te soit comme un butin.Cusin, je m’en desdy : hume moy de la belleLe sang, et m’en apporte une goutte nouvellePour gouster quel il est. Ha, que le sort fatalNe permet à mon corps de prendre ton essence !Repicquant ses beaux yeux, elle auroit cognoissanceQu’un rien qu’on ne voit pas, fait souvent un grand mal.