Je fuy les grands chemins

Pierre de Ronsard (1524–1585)

Le premier livre des Sonnets pour Hélène

XXVI

Je fuy les grands chemins frayez du populaire,Et les villes où sont les peuples amassez :Les rochers, les forests desja sçavent assezQuelle trampe a ma vie estrange et solitaire.Si ne suis-je si seul, qu’Amour mon secrétaireN’accompagne mes pieds débiles et cassez :Qu’il ne conte mes maux et presens et passezA ceste voix sans corps, qui rien ne sçauroit taire.Souvent plein de discours, pour flatter mon esmoy,Je m’arreste, et je dy, Se pourroit-il bien faireQu’elle pensast, parlast, ou se souvint de moy ?Qu’à sa pitié mon mal commençast à desplaire ?Encor que je me trompe, abusé du contrairePour me faire plaisir, Hélène, je le croy.