Un long voyage ou un courroux, ma Dame
Un long voyage ou un courroux, ma Dame,Ou le temps seul pourront m’oster de l’ameLa sotte ardeur qui vient de vostre feu,Puis qu’autrement mes amis ne l’ont peu,M’admonestant d’un conseil salutaire,Que je cognois, et que je ne puis faire.Car tant je puis par mes sens empesché,Qu’en m’excusant j’approuve mon peché.Et si quelqu’un de mes parens m’accuse,Incontinent d’une subtile rusePar long propos je desguise le tort,Pour pardonner à l’autheur de ma mort,Voulant menteur aux autres faire croireQue mon diffame est cause de ma gloire.Bien que l’esprit resiste à mon vouloir,Tout bon conseil je mets à nonchaloir,
Par le penser m’encharnant un ulcereAu fond du cœur : que plus je delibereGuarir, ou rendre autrement adoucy,Plus son aigreur se paist de mon soucy.Quand de despit à-par-moy je souspire,Cent fois le jour ma raison me vient dire,Que d’un discours sagement balancéJe remedie au coup qui m’a blessé.Heureux celuy qui ses peines oublie !Va-t -en trois ans courir par l’Italie :Ainsi pourras de ton col deslierCe meschant mal qui te tient prisonnier.Autres citez, autres villes et fleuves,Autres desseins, autres volontez neuves.Autre contrée, autre air et autres cieuxD’un seul regard t’esblouyront les yeux,Et te feront sortir de la penséePlustost que vent, celle qui t’a blessée.Car comme un clou par l’autre est repoussé,L’amour par l’autre est soudain effacé.Tu es semblable à ceux qui dans un AntreOnt leur maison, où point le Soleil n’entre.Eux regardans en si obscur sejourTant seulement un seul moment de jour,Pensent qu’une heure est le Soleil, et croyentQue tout le jour est ceste heure qu’ils voyent.Incontinent que leur cœur genereuxLes fait sortir hors du séjour ombreux,En contemplant du Soleil la lumiere,Ils ont horreur de leur prison premiere.Le bon Orphée en l’antique saisonAlla sur mer bien loin de sa maison
Pour effacer le regret de sa femme,Et son chemin aneantit sa flame.Quand le Soleil s’abaissoit et levoit,Tousjours pleurant et criant le trouvoitDessous un roc, couché contre la terre,Où ses pensers lui faisoient une guerre :Et ressembloit non un corps animé,Ains un rocher en homme transformé.Mais aussi tost qu’il laissa sa contrée,Autre amour neuve en son cœur est entrée,Et se guarit en changeant de pays.Pour Eurydice il aima Calais,Empoisonnant tout son cœur de la pesteDe cest enfant : je me tairay du reste.De membre à membre il en fut detranché :» Sans chastiment ne s’enfuit le peché.